Depuis que le trio a adopté ce nom au tournant du siècle, Jason Moran et son trio The Bandwagon n’ont cessé de proposer un jazz moderne d’une audace remarquable, mais « Ten » se distingue à bien des égards comme un véritable chef-d’œuvre. Lors de l’enregistrement de l’album en 2010, le trio cumulait déjà plus de dix ans d’expérience, mais était bien plus qu’une simple machine bien huilée.
Après des années d’études auprès de Jaki Byard et Andrew Hill, et grâce à ses liens avec le collectif new-yorkais M-Base, la vision du jazz de Moran était aussi engagée politiquement que musicalement variée. Le batteur Nasheet Waits – fils de Freddie Waits, qui avait joué avec de nombreux grands noms, notamment Max Roach – jouissait d’une réputation exceptionnelle. Le bassiste Tarus Mateen avait fait ses armes avec Betty Carter et Terrence Blanchard, et jouait également avec des groupes de hip-hop tels que Outkast, The Goodie Mob et The Roots.
Cela a conféré à The Bandwagon une approche bien différente de celle des autres groupes de jazz de l’époque. Mais au-delà de leur créativité, ils puisaient leur inspiration dans un riche répertoire d’idées et de thèmes, à la fois musicalement stimulants et politiquement porteurs d’espoir. Ainsi, « Ten » ne se limite pas à des reprises ou à des standards : le trio explore les racines du jazz à travers des figures historiques, dans une quête d’identité.

« RFK in the land of Apartheid », par exemple, a été composé pour un documentaire du même nom et prend pour point de départ le discours vibrant « Ripple of Hope » du sénateur américain Robert Kennedy, un morceau en 3/4 entraînant. De même, le titre « Feedback pt.2 », construit autour d’un sample de larsen de Jimi Hendrix, a été joué en boucle sur un minidisque jusqu’à évoquer un signal radio perdu venu d’une planète lointaine.
Ce sens de l’histoire se poursuit avec l’exploration de « Study No.6 » du visionnaire du piano mécanique Conlon Nancarrow, ainsi qu’avec le titre bonus caché, une version de « Nobody » de Bert Williams, acteur afro-américain de minstrel show du début du XXe siècle. Chaque morceau de « Ten » est riche de sens, mais il ne s’agit pas d’un discours académique mécanique. Le choix est profondément personnel.
« Comment se ressaisir ? » s’interroge Moran lors d’une interview avec l’animatrice radio Angélika Beener. « Comment donner de la valeur aux bonnes et aux mauvaises choses qui nous arrivent ? Pour qu’un album mérite réflexion, il doit contenir quelque chose de puissant, quelque chose qui résiste à l’épreuve du temps. C’est pourquoi j’y ai mis ce que j’aime le plus. »
Cette dimension personnelle transparaît particulièrement chez deux compositeurs qui marquent l’album de leur empreinte, à savoir Jaki Byard et Andrew Hill, les mentors de longue date de Moran. L’approche pédagogique de Byard n’était pas seulement technique ou théorique, mais aussi contextuelle et historique, sans doute grâce à son expérience auprès de Charles Mingus.

« Il ne s’agissait pas simplement de jouer un solo sur un morceau, et puis c’est tout », explique Moran à propos de l’enseignement de Byard. « C’était plutôt : “D’accord, tu sais jouer ce solo, mais de quel morceau s’agit-il ? Et quelle est sa signification ? Comment ce morceau reflète-t-il la situation du public aujourd’hui ?” »
Moran et The Bandwagon répondent à cette question en puisant dans des références historiques et en les réinterprétant dans des chansons qui trouvent un écho auprès d’un public moderne, tout en s’appuyant fortement sur la technique du sampling propre au hip-hop. The Bandwagon fait office de pont entre Mingus et Public Enemy, revisitant des problématiques sociales ancestrales à travers un prisme contemporain, pour un résultat sonore absolument unique.
Dire que « Ten » est un album riche de sens serait un euphémisme. C’est un véritable trésor, chaque morceau étant un puits sans fond de références. The Bandwagon applique son approche samplée non seulement à la musique, mais aussi à l’histoire politique, ce qui le rend à la fois novateur, audacieux et profondément ancré dans la tradition. « Ten » projette ces grands noms du jazz dans la lumière contemporaine, tout en célébrant des idées révolutionnaires et une éthique sociale, et nous l’écouterons encore dans des décennies.
JASON MORAN Ten
Available to purchase from our US store.Lisez la suite… 5 morceaux qui vous feront adorer Shabaka Hutchings
Max Cole est un écrivain et passionné de musique basé à Düsseldorf, qui a écrit pour des maisons de disques et des magazines tels que Straight No Chaser, Kindred Spirits, Rush Hour, South of North, International Feel et la Red Bull Music Academy.
Toutes les images : Blue Note Records.
