Le regretté Kenny Wheeler, trompettiste et bugliste canadien installé en Grande-Bretagne, est une figure fascinante du jazz. Dépourvu d’ego et connu pour sa discrétion, c’était un homme modeste qui, au milieu des années 70, était déjà un sideman expérimenté et avait enregistré des disques de big band renommés. Pourtant, un tournant dans son approche de la composition, qui allait véritablement le propulser sur le devant de la scène, était imminent.

KENNY WHEELER Gnu High

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Avec « Gnu High », son premier album chez ECM en 1976, Wheeler posait les bases de sa carrière. Ce disque, qui marquait un tournant dans son parcours – puisqu’il y travaillait pour la première fois avec un petit ensemble –, s’impose également comme une œuvre phare du catalogue prestigieux du label.

Wheeler était connu pour être l’homme discret du jazz. Timide et réservé, il était souvent très autocritique, au point de ne pas comprendre le succès et l’admiration que suscitait son œuvre. À bien des égards, il était l’antithèse des figures plus flamboyantes ou difficiles de l’histoire du jazz. Il n’était certainement pas un Miles Davis .

Ses premiers albums avec big band furent « Windmill Tilter » (1968), enregistré avec l’orchestre de John Dankworth, et « Song for Someone » (1973). Ces deux disques avaient rencontré un succès considérable, mais avec « Gnu High », la popularité de Wheeler atteignit des sommets inédits.

L’album se distingue également par son groupe exceptionnel : les trois musiciens qui accompagnent Wheeler sont tous des légendes du genre, ayant notamment collaboré avec Miles Davis. Keith Jarrett signe ici sa toute dernière prestation en tant que pianiste, tandis que Dave Holland est à la basse et Jack DeJohnette à la batterie. Chacun d’eux est un improvisateur hors pair.

L’album se compose de trois morceaux, dont plus de la moitié des quarante minutes est consacrée au titre d’ouverture, « Heyoke ». Ce long morceau évolue et se transforme de manière organique tout au long de sa durée, le son du bugle de Wheeler oscillant entre une sonorité chaleureuse et lyrique et un son plus incisif, presque comme celui d’une trompette. Jarrett y livre pas moins de trois solos – le premier et le troisième accompagnés par la basse et la batterie – tandis qu’à mi-chemin, le morceau se réduit au seul jeu expressif du pianiste, offrant une parenthèse contemplative. Le reste du groupe reprend ensuite le dessus, avec l’approche exploratoire de Wheeler de nouveau au centre de la scène.

« Heyoke » continue de se déployer, les musiciens s’entremêlant avec grâce, avant que le morceau ne s’interrompe brusquement pour laisser place à DeJohnnette frappant uniquement les cymbales, puis le bord de sa caisse claire. Le quatuor se reforme ensuite pour conclure le morceau. C’est une fin saisissante pour un titre qui met en lumière à la fois l’étonnant talent de compositeur de Wheeler et l’approche improvisée de chaque musicien.

Le morceau central, « Smatter », le plus court des trois (à peine six minutes), se déploie avec une énergie communicative, mettant en valeur le jeu de batterie précis et détaillé de DeJohnette et les lignes de basse sinueuses de Holland. Parallèlement, le son riche et souvent subtil du bugle de Wheeler se fait entendre, soulignant des mélodies sublimes et entraînantes. Le morceau propose également, bien sûr, les solos époustouflants de Jarrett.

Pour clore l’album, « Gnu Suite » offre un aperçu des plus belles interactions entre les quatre musiciens, oscillant entre une contemplation langoureuse et un groove à la fois précis et décontracté. À mi-chemin, Dave Holland prend le devant de la scène avec un solo de basse virtuose, tandis que celui de DeJohnette est une véritable démonstration de son jeu de batterie. À l’instar des autres compositions de l’album, « Gnu Suite » laisse à chaque instrument l’espace nécessaire pour s’exprimer pleinement, les musiciens s’unissant pour créer un tout qui dépasse largement la somme de ses parties.

Ce disque immortalise la rencontre de quatre légendes, chacune au sommet de son art. La richesse de ses compositions en fait un classique du post-bop et une pièce maîtresse du catalogue ECM. Un disque incontournable pour toute collection de jazz.

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Andrew Taylor-Dawson est un auteur et spécialiste du marketing basé dans l’Essex. Ses articles sur la musique ont été publiés dans UK Jazz News et Songlines. En dehors de la musique, il a également écrit pour The Ecologist, Byline Times et d’autres médias.