Fort du succès retentissant d’« Africa/Brass », son premier album pour le tout nouveau label Impulse Records, John Coltrane invita Eric Dolphy, saxophoniste, arrangeur et ami proche de cet opus, à rejoindre son quartet pour une série de concerts estivaux sur la côte ouest américaine. Mais les critiques furent assassines. Le numéro du 23 novembre 1961 de DownBeat , notamment, vit le rédacteur adjoint John Tynan accuser Coltrane et Dolphy d’être « une illustration terrifiante de ce qui semble être une tendance anti-jazz grandissante… Coltrane et Dolphy semblent déterminés à détruire le swing ». Coltrane allait passer des années à tenter de se débarrasser de cette étiquette d’« anti-jazz ».

Moins d’un mois après la parution de cette critique, Coltrane réunit son quartet au studio Rudy Van Gelder à Englewood Cliffs, dans le New Jersey, pour enregistrer la ballade de Rodgers et Hart, « It’s Easy To Remember ». Composée à l’origine pour Bing Crosby en 1935 – puis popularisée deux décennies plus tard par des artistes comme Frank Sinatra, Dean Martin et Billie Holiday –, cette chanson fut interprétée avec une virtuosité saisissante par Coltrane, qui, sans paroles, traduisait ce sentiment doux-amer d’amour, de perte et de regret. Elle figurerait en face B du single « Greensleeves ». Mais elle devint également la pierre angulaire de « Ballads », l’un des albums les plus appréciés, bien que méconnu, de Coltrane.

Qu’il s’agisse d’une tentative de rectifier le tir ou de réfuter subtilement l’idée qu’il était « anti-jazz », Coltrane passa les deux années suivantes en studio à démontrer amplement son appartenance à la tradition jazz. Il enregistra avec le maître Duke Ellington pour l’album fédérateur « Duke Ellington & John Coltrane », qui balaya l’idée qu’on puisse enregistrer avec Duke et être « anti-jazz ». On retrouva ensuite le vibrato chaleureux de Coltrane aux côtés du crooner Johnny Hartman sur « John Coltrane and Johnny Hartman », un album de jazz vocal comparable à un verre de whisky parfaitement vieilli.

Entre ces deux albums – et point culminant de cette trilogie traditionnelle non officielle – « Ballads » est aussi l’un des albums de jazz les plus touchants puisés dans le répertoire américain. Comme l’affirmait AB Spellman dans un article de NPR consacré à l’album : « On y trouve certaines des musiques les plus sensibles et sincères qu’un amoureux ait jamais chantées au saxophone… C’est la musique du coup de foudre. » Mais c’est aussi une sorte d’exception dans le catalogue d’Impulse de Coltrane. « Ballads » fut l’album le plus long à réaliser ; il lui fallut revisiter ces standards lors de différentes sessions en studio et près d’un an pour l’achever.

Tout au long de l’année 1962, lorsqu’ils n’étaient pas en tournée, Coltrane et son groupe revisitaient ce style musical érudit qui avait défini le jazz et la musique populaire des générations précédentes. Ce répertoire de chansons envoûtantes avait été popularisé par des artistes comme Bing Crosby, Nat « King » Cole et Frank Sinatra vingt ans auparavant – sans oublier quelques morceaux antérieurs à la Seconde Guerre mondiale – et ces standards profondément familiers et populaires ont progressivement pris forme dans le studio de Van Gelder au fil de plusieurs séances d’enregistrement.

À ce stade, le quartet classique composé de McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones était pleinement établi. D’autres sessions, comme « Coltrane » et « Impressions », témoignent de cette alchimie à son paroxysme, mais « Ballads » réussit le tour de force de saisir Coltrane dans ce qu’il a de plus concis et d’émotionnel. « You Don’t Know What Love Is » est le seul morceau à dépasser les cinq minutes. Le phrasé de Coltrane, tout au long du morceau, demeure une expression sereine de beauté et de pathétique. Chacun de ses souffles caresse l’oreille de l’auditeur, ravivant ces mélodies familières.

L’influence de Duke se fait subtilement sentir tout au long de l’album. Avant leur rencontre, Coltrane avait tendance à s’inquiéter pour chaque prise, tandis que Duke préférait passer rapidement à la suivante, ou remplacer un morceau si celui-ci ne fonctionnait pas lors de la session. Coltrane allait bientôt imiter cette efficacité en studio pour le reste de sa vie. Tyner devait lui aussi être très attentif ce jour-là, reproduisant cette élégance décontractée sur des titres phares comme « Too Young to Go Steady » et insufflant une énergie vive et entraînante à « All Or Nothing At All ». Certains considèrent Tyner comme la véritable star, bien que discrète, de « Ballads ».

Tout au long de 1963, le Quartet pouvait encore interpréter des titres comme « Everytime We Say Goodbye » de Cole Porter ou « I Want to Talk About You » de Billy Eckstine sur scène, mais « Ballads » marquerait la dernière fois que Coltrane jouerait explicitement dans ce style de jazz classique. Avec chaque album suivant chez Impulse, il s’aventurait toujours plus loin, jusqu’à abandonner tout retour en arrière. Mais pour un album plus intimiste, Coltrane, d’ordinaire si flamboyant, a pris du recul et a composé un album aussi chaleureux et romantique qu’un feu de cheminée.

LISEZ LA SUITE…

John Coltrane
John Coltrane


Andy Beta est l’auteur du livre à paraître « Cosmic Music : The Life, Art, and Transcendence of Alice Coltrane ». Il vit à New York.