En juillet 1970, le trompettiste Lee Morgan a donné une série de concerts le week-end au club de jazz The Lighthouse à Hermosa Beach, en Californie, jouant quatre sets par soir, du vendredi 10 , jour de son 32ème anniversaire, jusqu’au dimanche 12. En avril suivant, un double album désormais légendaire, « Live at the Lighthouse » , est sorti chez Blue Note Records, contenant seulement quatre longs morceaux enregistrés pendant cette résidence.

Lee Morgan

Lee Morgan The Complete Live at the Lighthouse CD Box Set

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Avant même qu’une seule note ne retentisse, la photo de la pochette annonce la couleur. Si Morgan était déjà un vétéran du hard bop, ayant fait ses débuts chez Blue Note en 1956, il se trouve ici à des milliers de kilomètres de l’atmosphère feutrée et élégante des clubs de jazz new-yorkais où il a fait ses premiers pas. On le voit se détendre sur une plage, bugle à la main, pieds nus, lunettes de soleil, pantalon et chemise à motifs façon caftan. Il incarne l’esprit de la contre-culture, du mouvement Black Power et de la possibilité de se réinventer.

Et c’est exactement ce que ça laisse entendre. Sur « Live at the Lighthouse » Morgan déconstruit et réinvente des formes familières comme le soul-jazz et le hard bop, tout en explorant des territoires inédits et inattendus du jazz modal et d’un post-bop audacieux. Il le doit en grande partie à l’extraordinaire groupe qu’il a réuni pour l’occasion, composé notamment de trois musiciens de grand talent qui ont composé la quasi-totalité des morceaux : le saxophoniste ténor, clarinettiste basse et flûtiste Bennie Maupin, le pianiste Harold Mabern et le bassiste Jymie Merritt, sans oublier le batteur Mickey Roker.

En 1996, « Live at the Lighthouse » a été réédité sous forme de coffret 3 CD contenant 12 titres bonus. Mais en 2021, pour célébrer le 50ème anniversaire de sa sortie originale, Blue Note a sorti le nec plus ultra : « The Complete Live at the Lighthouse ». Il s’agit d’un coffret monumental de plusieurs disques contenant 33 titres, capturant toute la musique jouée lors des 12 sets donnés pendant ces trois soirées de juillet 1970. C’est un document vibrant, incandescent et joyeusement vivant d’un quintet phénoménalement doué fonctionnant au plus haut niveau possible, ayant eu suffisamment d’espace et de temps pour se lancer et explorer ensemble.

Coffret « The Complete Live At The Lighthouse » de Lee Morgan

Morgan ne contribue qu’à deux reprises. « Speedball », un morceau de hard bop à l’ancienne, est joué brièvement à la fin de presque chaque set, pendant qu’il présente le groupe. Mais pour le quatrième set du vendredi soir, Jack DeJohnette – qui se trouvait justement en ville avec le groupe de Miles Davis – prend la batterie et prolonge le morceau jusqu’à douze minutes furieuses, frappant ses fûts avec une autorité impressionnante. L’autre composition de Morgan – jouée une seule fois – est un véritable succès auprès du public : son tube de 1964, « The Sidewinder ». Ici, ce boogaloo soul-jazz décontracté s’étire sur près de treize minutes, la basse de Merritt se déchaînant et la batterie de Roker faisant monter la température avec une puissance musculaire indéniable. On a dû danser à Hermosa Beach ce soir-là.

Quelques autres performances s’amusent à insuffler une énergie nouvelle à des formes bien connues. « Nommo » de Merritt est un morceau soul-jazz irrésistible, porté par une ligne de basse entraînante et débordant de joie de vivre. « 416 East 10th Street » de Maupin est une déflagration swing. Le clou du spectacle est sans conteste « The Bee Hive », le morceau hard-bop incandescent de Mabern, qui ouvre le premier set. Après une fanfare saccadée ponctuée de roulements de batterie précis, les instruments s’emballent et Maupin se lance dans un solo de ténor endiablé. Le solo de Morgan révèle toute sa virtuosité : il mêle un jeu rapide et des accents bluesy, négociant avec une agilité extraordinaire et une précision stupéfiante un flot de mélodismes toujours plus complexes et inventifs.

Mais c’est là que se manifestent les prises de risques que cette collection prend véritablement vie, avec une poignée de morceaux qui forment le cœur du répertoire du week-end et s’aventurent en territoire inconnu. « I Remember Britt » de Mabern débute par une interprétation de la comptine française « Frère Jacques » – jouée en canon, avec la flûte trillée de Maupin se mêlant à la trompette – avant de glisser vers une bossa soul-jazz d’une douceur exquise. Sur des morceaux comme celui-ci, et sur la ballade nonchalante de Maupin, « Yunjanna », la section rythmique adopte une fluidité audacieuse, jouant constamment avec le temps, accélérant et ralentissant, arrivant par vagues successives, et prolongeant les innovations révolutionnaires du quintet de Miles Davis du milieu des années 60.

Le morceau le plus profond du week-end est « Absolutions » de Merritt, une ballade modale syncopée et puissante qu’il avait déjà enregistrée avec Max Roach en 1968. Empreint d’un mystère ténébreux, il repose sur une ligne de basse hypnotique et répétitive, une batterie sourde et des cuivres acérés qui s’élèvent avec force. C’est aussi le morceau le plus long, chaque interprétation durant environ 20 minutes, les musiciens se laissant emporter dans une transe méditative.

Pourtant, c’est Maupin qui se révèle être le compositeur et interprète le plus polyvalent. « Neophilia » met en valeur sa clarinette basse, débutant par une introduction subtile et a cappella, avant de se déployer en douceur dans un blues langoureux, sublimé par un solo grave, riche et d’une douceur irrésistible. « Something Like This » est un morceau post-bop urgent aux accents latins, où la batterie s’entremêle dans des polyrythmies complexes. « Peyote » est une promenade à tempo modéré, empreinte de mélancolie et de nostalgie – comme la descente après une longue nuit blanche – où son solo de ténor s’aventure dans des exhortations avant-gardistes débridées.

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C’est une véritable révélation d’entendre ces morceaux évoluer au fil des trois soirées, tandis que le quintet trouve sa complicité et découvre sans cesse de nouvelles surprises et des trésors cachés. Maupin confie : « Dès le début, nous avons tissé des liens très forts… Il s’agissait simplement de vivre l’instant présent et de le capturer. » Merritt va plus loin : « D’une certaine manière, c’est de la musique sacrée… une musique d’une pureté absolue, dans l’interprétation. »

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Jack DeJohnette


Daniel Spicer est un écrivain, animateur radio et poète basé à Brighton. Ses articles ont été publiés dans The Wire, Jazzwise, Songlines et The Quietus. Il est l’auteur d’ouvrages sur Peter Brötzmann, figure emblématique du free jazz allemand, et sur la musique psychédélique turque.