L’admiration d’Alfred Lion pour la musique d’Andrew Hill est bien connue. Le fondateur de Blue Note encourageait d’ailleurs le pianiste et compositeur à enregistrer aussi souvent que possible, avec les musiciens de son choix. Une grande partie des enregistrements réalisés entre le milieu et la fin des années 1960 ne fut pas immédiatement publiée, principalement parce que le succès commercial de Hill ne rejoignit jamais l’enthousiasme de Lion.
ANDREW HILL Compulsion!!!!!
Available to purchase from our US store.Mais Lion avait déjà vécu une situation similaire : pendant des années, critiques et auditeurs n’avaient pas perçu ce que Lion entendait dans les harmonies atypiques de Thelonious Monk. Hill était un musicien tout aussi original, fortement inspiré par Monk, Bud Powell et Art Tatum. Né et élevé à Chicago, il avait joué dans des groupes de R&B à l’adolescence.
Dans sa jeunesse, il avait étudié avec le compositeur classique Paul Hindemith avant de se lancer dans le jazz professionnel. Hill s’installa à New York vers son trentième anniversaire, en 1961. Deux ans plus tard, il enregistra l’album « Black Fire », le premier d’une série de cinq albums parus chez Blue Note entre 1964 et 1967 – une période qui le consacra comme l’un des compositeurs les plus importants de l’ère post-bop.

Souvent éclipsé par son album culte de 1965, « Points of Departure », « Compulsion » voit Hill explorer des territoires avant-gardistes plus profonds que jamais, marquant l’apogée de sa pentalogie et le point de départ de ses expérimentations audacieuses à la fin de la décennie. Dans les notes de pochette originales, il confie à Nat Hentoff avoir cherché à utiliser le piano « davantage comme un instrument percussif que comme un instrument lyrique » sur cet album.
Pour Joe Harley, le conservateur de Tone Poet qui a choisi d’inclure « Compulsion » dans la série de remasterisations de mars 2026, « chaque écoute révèle une nouvelle logique interne, de nouvelles relations entre le rythme, l’harmonie et l’intention. Hill s’exprime avec sa propre voix. C’est Andrew Hill à un moment où son langage est pleinement abouti et totalement indifférent au compromis. »
Pour les séances d’enregistrement, qui eurent lieu le 8 octobre 1965 au studio de Rudy van Gelder dans le New Jersey, Hill fit venir trois de ses collaborateurs habituels : Freddie Hubbard à la trompette, John Gilmore au saxophone et Joe Chambers à la batterie. Le bassiste Cecil McBee était un nouveau venu ; il fut remplacé par un autre musicien régulier, Richard Davis, sur le titre phare « Premonition ». Hill ajouta deux percussionnistes – Renaud Simmons et Nadi Qamar – à l’effectif pour cette session, une décision qui reflète son ambition de réaliser un album puisant son inspiration dans la tradition musicale afro-caribéenne.
« Compulsion » est la contribution de Hill au débat sur les origines culturelles du jazz, débat qui a émergé dans le contexte du mouvement des droits civiques. Hill puisait peut-être son inspiration dans ses racines haïtiennes, mais il n’appartenait pas à la mouvance adepte du daishiki et des sandales. Quant à savoir s’il a été influencé par le style pianistique « énergique » de Cecil Taylor, comme le suggère Bob Blumenthal dans ses notes de pochette de 2006, on peut au moins en douter.
Blumenthal va jusqu’à comparer « Compulsion » à « Unit Structures » de Taylor, enregistré à peu près à la même époque et probablement l’incursion la plus audacieuse dans l’atonalité que l’on puisse trouver dans le catalogue de Blue Note. Bien qu’audacieux dans sa sonorité et sa composition, « Compulsion » n’est pas pour autant un album de free jazz. Les morceaux suivent une structure pré-composée et un rythme relativement régulier ; simplement, les deux percussionnistes jouent constamment des contre-rythmes aux grooves de Joe Chambers, créant ainsi une densité sonore importante.
tapisserie polyrythmique.
« Compulsion » est un chef-d’œuvre intemporel qui n’aurait pu être créé à aucune autre époque. La face A du disque évoque le rêve fiévreux et vaporeux d’un rituel ancien, rappelant l’atmosphère du « AHeart Of Darkness” » de Joseph Conrad. « Premonition », en face B, avec ses vastes et abstraites touches de piano à pouces africain et de basse frottée, évoque une improvisation collective de l’AACM.
L’album se conclut sur « Limbo », un morceau que Hentoff décrit comme « une célébration collective de l’héritage afro-américain ». Si les cuivres initiaux confèrent au titre final une ambiance joyeuse et triomphante, ils cèdent rapidement la place à de longs passages d’improvisation sur des vagues de percussions qui semblent ne jamais aboutir. « Limbo » évoque cet état liminal entre l’esclavage et la libération, cette tension entre l’espoir d’atteindre une véritable liberté et l’égalité, et la prémonition d’être dupé par une simple illusion.
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Available to purchase from our US store.Stephan Kunze est un critique musical et culturel, auteur et écrivain basé à Berlin. Il publie zensounds, une newsletter consacrée à la musique ambient et expérimentale.


