La grand-mère d’Archie Shepp lui avait offert son premier saxophone pour la somme astronomique de 500 dollars, payable en plusieurs fois. Ayant grandi à Philadelphie, il arriva à New York au début des années 1960, espérant trouver du travail comme auteur et acteur de théâtre. Il décrocha son premier contrat d’enregistrement en tant que saxophoniste dans le groupe de Cecil Taylor – un baptême du feu.
La jeune scène jazz new-yorkaise de l’époque était sous le charme des nouvelles orientations de Taylor et d’Ornette Coleman. Shepp était également profondément influencé par son idole, John Coltrane. Il devint un improvisateur hors pair, doté d’un style incisif et immédiatement reconnaissable, caractérisé par des glissandos liés. Dans sa critique de l’un de ses premiers enregistrements, Bill Mathieu écrivait laconiquement dans le magazine Down Beat :
« Écouter Shepp jouer, c’est ressentir l’essence même de la “nouvelle musique”, et c’est très excitant. »
Au cours de la première moitié des années 1960, Shepp forma deux groupes éphémères : un quartet sans piano avec le trompettiste Bill Dixon, et le New York Contemporary Five (NYCF), aux côtés d’autres figures de proue du New School comme Don Cherry et John Tchicai. Dans les notes de pochette originales de l’album éponyme de 1963 du Archie Shepp-Bill Dixon Quartet, Shepp souligne le rôle du jazz et du blues comme vecteurs de changement social : « Nous savons aujourd’hui que les paroles du negro spiritual ont parfois servi de signal d’alarme, d’appel aux armes, ou de cri de colère pour en finir avec la souffrance et se débarrasser de l’oppresseur. »
Entre 1964 et 1966, il enregistra cinq albums studio pour le label Impulse! – un contrat négocié, semble-t-il, par Coltrane, qui recommanda Shepp au producteur Bob Thiele. Le jeune saxophoniste utilisa ces disques pour se positionner comme un « penseur rebelle et franc » (Kevin Le Gendre), adoptant une position afrocentrée radicale dans ses interviews et ses essais. En tant que compositeur, il puisait habilement son inspiration chez Duke Ellington et Charles Mingus, jetant ainsi un pont entre le New Thing et le blues.
Shepp n’était pas un artiste timide et introverti, mais un intellectuel engagé, impliqué dans la branche marxiste du mouvement de libération des Noirs. La chanson « Malcolm, Malcolm – Semper Malcolm », extraite de son remarquable album « Fire Music » (1965), illustre parfaitement son approche novatrice qui mêle jazz et poésie au service de l’activisme.
Shepp avait déjà enregistré quatre morceaux pour l’album le 16 février de cette année-là, mais lorsque Malcolm X fut assassiné cinq jours plus tard, il obtint une deuxième date en studio le 9 mars pour enregistrer un hommage au défunt révolutionnaire des droits civiques.
Pour Shepp, le jazz et la poésie étaient intimement liés ; ses « poèmes déclamés » s’intégraient souvent à la musique, inspirant le proto-hip-hop que Gil Scott-Heron et ses Last Poets allaient développer quelques années plus tard. Shepp interprétait également ses poèmes avec passion lors de ses concerts, les transformant en hymnes enflammés à la libération des Noirs, appelant à la liberté face à toute oppression.
Après avoir contribué à l’album phare de free jazz « Ascension » de Coltrane en 1966, Shepp remanie son groupe et explore de nouvelles directions, s’inspirant des musiques d’avant-garde européennes. À partir de 1968, il collabore avec des musiciens d’horizons stylistiques et ethniques variés : vétérans du bebop, jeunes free jazzmen, percussionnistes africains et musiciens de néo-blues.
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Available to purchase from our US store.Tout au long de sa vie, il n’a cessé de rechercher de nouvelles expériences musicales et de repousser les limites, sans jamais se laisser enfermer dans la répétition par nécessité commerciale. « En tant qu’hommes et artistes évoluant dans un monde complexe, souvent profondément injuste, nous relevons le défi que nous lance cette société et nous y apportons une réponse à travers notre musique, une réponse qui chante l’espoir d’une Amérique nouvelle », écrivait Shepp dans les notes de pochette de 1963 citées précédemment. « Nous prenons place aux côtés des grands poètes du genre. Seules les nuances du langage ont changé. Mais ce même désir profond de dignité, au-delà du désespoir, demeure. »
Stephan Kunze est un critique musical et culturel, auteur et écrivain basé à Berlin. Il publie zensounds, une newsletter consacrée à la musique ambient et expérimentale.
Image d’en-tête : Archie Shepp, Festival de Jazz de Montreux, 18 juillet 1975. Photo : Andrew Putler/Redferns.


