Allier piano et voix est un talent rare. Imaginez le travail des chanteurs-pianistes : ils jonglent avec le jeu instrumental, l’improvisation, la direction d’orchestre, le chant et l’interaction avec le public. La magie qu’ils opèrent est indéniable. Dès les premières notes, avant de chanter, un geste d’apparence simple se transforme en une expérience profonde. De Hazel Scott à Ray Charles en passant par Diana Krall, les artistes qui maîtrisent cet art sont à juste titre célébrés. Voici d’autres artistes remarquables qui expliquent ce qui les a conduits à devenir chanteurs-pianistes.

Nina Simone (1933-2003)

Certains musiciens suivent un parcours tout tracé ; d’autres doivent s’adapter. Après s’être vu refuser l’entrée d’un conservatoire classique en raison de sa couleur de peau, Nina Simone a commencé à interpréter des chansons de jazz, de blues et de pop dans des clubs new-yorkais pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Cela l’a finalement menée à une carrière internationale de chanteuse et pianiste. Mais elle ne s’est jamais vraiment remise de ce refus. Dans une interview de 1991, elle déclarait : « Je regrette de ne pas être devenue chanteuse classique, car le public l’apprécie, mais je ne pense pas que j’aurais gagné autant d’argent. » Pourtant, sans ce revers, nous n’aurions pas « My Baby Just Cares for Me » ni le poignant « Mississippi Goddamn », écrit en réaction à l’attentat de 1963 contre l’église baptiste de la 16e Rue. L’album « Nina Simone in Concert » reste une référence pour les chanteurs et pianistes.

Jon Batiste (né en 1986)

Jon Batiste marche sur les traces de Simone, mêlant musique classique et traditions afro-américaines. Il a d’abord chanté dans des publicités avant de réaliser que sa nature introvertie le prédestinait au piano. Encouragé par sa mère, il a perfectionné son jeu en transcrivant des musiques de jeux vidéo.

Il a récemment expliqué son approche du piano : « Avec ma main gauche, je crée un effet de basse et de batterie, tandis que ma main droite exprime mes émotions. Je peux glisser, pleurer et même danser en jouant. » Son dernier album, « Beethoven Blues », met en lumière sa fusion de musique classique et d’improvisation. Son conseil aux chanteurs-pianistes : « Trouvez votre son… car il est déjà en vous. Vous devez vous rencontrer. Il faut accepter de sonner mal pendant longtemps. Si c’est expérimental pour vous, foncez. » À écouter absolument : le pétillant « Freedom » de l’album « We Are ».

Sarah Vaughan (1924-1990)

Réputée pour son sens du rythme et sa créativité mélodique, Sarah Vaughan était également une pianiste de grand talent. Elle commença à jouer à sept ans et rejoignit plus tard l’orchestre d’Earl Hines comme chanteuse et deuxième pianiste après avoir remporté un concours amateur au théâtre Apollo.

Dizzy Gillespie écrivit : « Sarah était une musicienne aussi talentueuse que n’importe quel membre du groupe. Elle jouait du piano, connaissait tous les accords et nous accompagnait avec brio. » Dans une interview accordée à Downbeat en 1961, elle expliqua : « En jouant du piano dans l’orchestre de l’école, j’ai appris à décomposer la musique, à analyser les notes et à les reconstituer. C’est ainsi que j’ai appris à chanter différemment des autres chanteurs. » Elle s’accompagnait souvent elle-même en concert, faisant preuve d’une musicalité exceptionnelle, en commençant par des introductions mêlant extraits de musique classique et berceuses avant de se lancer dans des morceaux de jazz à part entière. Un album essentiel pour comprendre comment son talent musical s’exprime vocalement est son disque de 1955, « Sarah Vaughan with Clifford Brown », intronisé au Grammy Hall of Fame.

Blossom Dearie (1924-2009)

Blossom Dearie était issue d’une famille non musicienne, pourtant elle jouait instinctivement du piano dès son plus jeune âge. Elle a ensuite fait partie de groupes vocaux a cappella avant de devenir une chanteuse-pianiste renommée. Dans une interview de 1966, elle déclarait : « Beaucoup de musiciens disent qu’ils ne peuvent pas jouer et chanter en même temps, et les chanteurs prétendent ne pas pouvoir chanter et jouer simultanément. Pour moi, c’est une seule et même chose. » Elle poursuivait : « Nombreux sont les accompagnateurs qui jouent trop fort pour les chanteurs. Beaucoup de pianistes de jazz talentueux rencontrent ce problème car l’accompagnement requiert des compétences différentes. C’est un talent à part entière ; jouer trop de notes et d’arpèges devient souvent une distraction. »

S’accompagnant elle-même, elle pouvait jouer avec sobriété mais intention, laissant toute la place à sa voix légère et évocatrice. Écoute recommandée : « They Say It’s Spring », extrait de l’album « Blossom Dearie : Great Women of Song ».

Shirley Horn (1934-2005)

Miles Davis considérait Shirley Horn comme sa chanteuse préférée, et on comprend aisément pourquoi. J’ai eu la chance de la voir en concert intimiste à Chicago – chaque note semblait suspendue dans le temps. Son interprétation de « Here’s to Life » a laissé le public en haleine avant qu’elle n’enchaîne avec la note suivante, d’une douceur exquise. Loin d’être de la paresse, c’était une véritable leçon de maîtrise. Et quel swing ! Son album hommage à Ray Charles en est la preuve. Écoutez sa version de « Hit the Road Jack » extraite de « Great Women of Song: Shirley Horn ».

Le cheminement de ces artistes vers une synergie parfaite entre piano et voix est unique. Pourtant, une magie presque indescriptible opère : une connexion intense entre leurs voix, leurs instruments et le public. Grâce à cette synergie, ils repoussent les limites et redéfinissent le champ des possibles, défiant les normes musicales traditionnelles. Écoutez, admirez leur virtuosité et célébrez leur génie.

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Sarah Vaughan

Jumoké Fashola est une journaliste, animatrice et chanteuse qui présente actuellement diverses émissions culturelles sur BBC Radio 3, BBC Radio 4 et BBC London.


Image d’en-tête : Nina Simone se produit dans une émission de télévision au BBC Television Centre de Londres en 1966. Photo : David Redfern/Redferns.