En 1969, le producteur allemand Manfred Eicher tomba sous le charme de Mal Waldron, un jazzman américain expatrié à Munich depuis 1967. Dans le milieu du jazz, Waldron était une légende : musicien de studio virtuose, compositeur et pianiste de Billie Holiday au moment de sa disparition. Mais après une dépression nerveuse au début des années 1960 et son installation sur le continent, le son de Waldron évolua. Toujours capable d’évoquer le blues, le swing et le bop, il puisait également son inspiration chez les impressionnistes du XIXe siècle comme Claude Debussy et Erik Satie. Pour Eicher, Waldron incarnait un nouveau type de musicien : profondément ancré dans le jazz, tout en possédant une sensibilité classique affirmée. Le 24 novembre 1969, Eicher réunit le trio de Waldron en studio et enregistra ce qui allait devenir « Free At Last », le premier album de son nouveau label, Edition of Contemporary Music, ou ECM.

Une phrase d’une critique de l’époque disait : « Le plus beau son après le silence », une formule qui devint la devise officieuse d’ECM pour le demi-siècle suivant, consacré à une musique évocatrice et cristalline. Mais les débuts d’ECM n’étaient pas toujours aussi raffinés et méticuleux. Prenons par exemple «  Afric Pepperbird », le deuxième album du jeune saxophoniste norvégien Jan Garbarek, paru chez ECM en 1971. À l’instar de l’album de Waldron, on y découvre Garbarek explorant encore les leçons des figures emblématiques du free jazz de la fin des années 1960, notamment les cris plaintifs d’Albert Ayler, qu’il intègre à des mélodies aux accents folk et à des explorations sonores audacieuses. Quelques années plus tard, alors qu’Eicher affirmait une esthétique particulière, un album comme « Afric Pepperbird » nous offre un aperçu d’une voie incertaine qu’ECM n’a pas empruntée.

Le label devint rapidement le refuge d’une génération de nouveaux musiciens qui, à l’instar de Waldron, évoluaient au-delà des frontières de leurs pays respectifs et des limites du jazz, de la musique classique contemporaine, de l’ambient, du new age et du rock progressif. Des artistes tels que Jack DeJohnette, Jan Garbarek, Chick Corea, John Abercrombie, Eberhard Weber, Egberto Gismonti, Steve Tibbetts, Terje Rypdal et bien d’autres y trouvèrent un écho durable.

KEITH JARRETT The Köln Concert

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Aucun musicien n’a mieux incarné l’esprit du label que le pianiste Keith Jarrett. Après une collaboration électrisante avec des artistes comme Charles Lloyd et Miles Davis à la fin des années 60, Jarrett avait enregistré de nombreux albums pour Atlantic, mais c’est ECM qui lui a permis de s’épanouir pleinement. Son premier album chez ECM, « Facing You », sorti en 1972, a redéfini l’album de piano solo au début des années 60. Tour à tour pensif et exubérant, passionné et méditatif, l’enregistrement d’Eicher en studio a permis à l’imagination de Jarrett de s’épanouir au piano. Par moments, Jarrett semble littéralement exploser de joie (sans doute accentuée par ses petits cris sans paroles qui ponctuent ses solos), ses mains parcourant le clavier avec une liberté totale.

Jack DeJohnette, Gary Peacock, Manfred Eicher, Keith Jarrett. Photo : Deborah Feingold/ECM Records.
Keith Jarrett
Keith Jarrett. Photo : Roberto Masotti/ECM Records.

Quatre ans plus tard, la vision de Jarrett s’étend encore davantage avec « The Köln Concert », un concert désormais légendaire (et immortalisé au cinéma ). L’album a capturé la vision musicale de Jarrett en temps réel : un concert composé intégralement à la vitesse de la pensée, épousant les contours de l’esprit du compositeur au moment précis de l’exécution. Ce fut non seulement un triomphe créatif et critique, mais aussi un succès commercial retentissant, dépassant les 4 millions d’exemplaires vendus et se hissant au sommet du panthéon du jazz, aux côtés d’albums tels que « Kind of Blue », « A Love Supreme », « Take Five » et bien d’autres.

KENNY WHEELER Gnu High

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Le talent musical de Jarrett (et sa popularité) ont commencé à influencer d’autres artistes. On peut citer l’exemple du joueur de bugle Kenny Wheeler, un Canadien d’origine qui s’est installé en Angleterre au début des années 1970 et a immédiatement trouvé sa place au sein du label. Son premier album chez ECM, « Gnu High », sorti en 1976, bénéficiait d’un soutien exceptionnel de la part d’un groupe composé de musiciens emblématiques du label : non seulement Jarrett lui-même, mais aussi la section rythmique de rêve formée par le bassiste Dave Holland et le batteur Jack DeJohnette. Les deux longues suites instrumentales de l’album ont révélé au monde un musicien hors du commun.

Kenny Wheeler
Kenny Wheeler. Photo : Patrick Hinely / ECM Records.

Pat Metheny Bright Size Life Album Cover

PAT METHENY Bright Size Life

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La même année, un autre musicien révolutionnaire fit son apparition chez ECM. Doté d’une sonorité de guitare ample et généreuse, à l’image des vastes étendues de son Midwest natal, le guitariste Pat Metheny fit ses débuts dans le groupe du vibraphoniste Gary Burton. Mais c’est sur son premier album chez ECM, « Bright Sized Life » (1976) , que le jeu de guitare de Metheny était à l’honneur. Cet album annonçait l’arrivée de deux talents exceptionnels du jazz, Metheny et le bassiste Jaco Pastorious. Si l’album regorgeait de ces solos virtuoses et de ces mélodies chatoyantes qui allaient définir le succès de Metheny auprès d’un large public au cours des décennies suivantes, il puisait également son inspiration chez l’icône du free jazz, Ornette Coleman.

Coleman lui-même n’a jamais enregistré pour ce label, mais plusieurs de ses anciens camarades de groupe l’ont fait. L’album éponyme d’Old And New Dreams, sorti en 1979, mettait en vedette un quartet composé des musiciens de longue date de Coleman : le trompettiste Don Cherry, le saxophoniste ténor Dewey Redman, le bassiste Charlie Haden et le batteur Ed Blackwell. Ensemble, Old and New Dreams ont rendu hommage à leur ancien patron en réinterprétant sa composition classique « Lonely Woman » et en l’intégrant à une œuvre plus vaste, allant d’une composition basée sur un air folklorique traditionnel ghanéen et des explorations free bop audacieuses à une chanson dédiée à toutes les baleines.

pat metheny - 80 81 - album cover

PAT METHENY 80/81

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Au début des années 80, Metheny s’associa à des musiciens tels que Redman, Haden et DeJohnette (accompagnés du saxophoniste ténor Mike Brecker) pour former un quintette redoutable sur l’album « 80/81 » . Ce double album foisonnant mettait en lumière un quintette de stars capable d’interpréter avec la même aisance les explorations folk-fusion de Metheny, ainsi que les sonorités plus complexes du post-bop. C’était une audacieuse initiative de la part de Metheny, à une époque où son autre groupe, le Pat Metheny Group, dominait les ondes jazz et affichait complet à travers les États-Unis, un véritable exploit dans les années 80. La présence du percussionniste brésilien Naná Vasconcelos constituait un élément essentiel du son de Metheny à cette époque.

NANA VASCONCELOS Saudades LP (Luminessence Series)

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Naná Vasconcelos, originaire de Recife, dans le nord-est du Brésil, possédait une maîtrise des percussions, des chants d’oiseaux et du berimbau, un archet musical, suggérant une sonorité d’une profondeur abyssale, bien antérieure à l’arrivée de la musique occidentale dans son pays. Sa présence sur les albums ECM de Metheny, Garbarek et de son compatriote Egberto Gismonti (entre autres) a toujours sublimé les productions. Aussi, lorsqu’Eicher lui a donné carte blanche pour enregistrer son album solo de 1980, « Saudades », Vasconcelos a livré un chef-d’œuvre cosmique. L’album met l’accent sur son jeu envoûtant avec la seule corde du berimbau – instrument issu de la tradition du candomblé et essentiel à la capoeira, art martial afro-brésilien – mais lorsque ce jeu se mêle à un orchestre complet, il crée un frisson enivrant entre l’ancien et le moderne, entre la musique classique occidentale et la musique indigène.

Nana Vasconcelos
Nana Vasconcelos. Photo : Marcel Zuercher / ECM Records.

Vijay Iyer, Linda May Han, Oh, Tyshawn Sorey / Compassion cover image

VIJAY IYER, LINDA MAY HAN OH, TYSHAWN SOREY Compassion

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Alors qu’ECM s’inscrit pleinement dans le XXIe siècle, le label reste une référence pour son public et ses artistes, leur permettant de développer leur art et d’oser la prise de risques. Depuis ses débuts chez ECM en 2014, le pianiste Vijay Iyer n’a cessé de repousser les limites de sa musique, mêlant une interaction cérébrale intense au sein du groupe à des explorations sonores viscérales. Son album de 2024 avec son trio acclamé (avec Linda May Han Oh et le Dr Tyshawn Sorey) témoigne de l’un des plus grands enthousiasmes de la scène actuelle, comme en témoigne leur dernier album studio, « Compassion ». Et qui d’autre qu’ECM aurait pu convaincre le vénérable guitariste John Scofield – fort de plus de 60 albums au sein de différents groupes – de sortir enfin un album solo après 44 ans de carrière ? Quel que soit l’artiste, ECM continue de permettre à ses créateurs de faire écho au sentiment exprimé par Mal Waldron un demi-siècle auparavant : « enfin libres ».

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L'histoire de Blue Note Records

Andy Beta est l’auteur du livre à paraître « Cosmic Music : The Life, Art, and Transcendence of Alice Coltrane ». Il vit à New York.


Image d’en-tête : Manfred Eicher, Nana Vasconcelos, Pat Metheny, Jan Erik Konghaug. Photo : Deborah Feingold / ECM Records.