Quand on pense aux principaux artisans du son Blue Note classique, les premiers noms qui nous viennent à l’esprit sont sans doute des superstars internationales du jazz comme Herbie Hancock, Freddie Hubbard et Wayne Shorter. Mais si l’on s’intéresse un peu plus aux coulisses, on découvre d’autres figures, peut-être moins connues, qui ont tout autant contribué à forger l’identité du label. Le plus grand d’entre elles est Duke Pearson.

Duke Pearson. Photo : Francis Wolff/Blue Note Records

Né à Atlanta, en Géorgie, en 1932, Pearson étudia le piano et la trompette et joua des deux instruments avant de se consacrer au piano, inspiré et influencé par Wynton Kelly. Installé à New York début 1959, il commença rapidement à jouer avec le trompettiste Donald Byrd, qui ne tarda pas à exploiter ses talents considérables de compositeur et d’arrangeur.

L’album « A New Perspective » , paru en 1963 chez Blue Note et qui a révélé Byrd au grand public grâce à ses influences jazz et spirituals, mettait en vedette des arrangements audacieux de Pearson pour septuor et chœur vocal à huit voix, ainsi que deux compositions intemporelles de Pearson : « Chant » et le succès « Cristo Redentor ». 1963 fut d’ailleurs une année charnière pour Pearson, qui y consolida sa collaboration avec Blue Note. Après la disparition du saxophoniste Ike Quebec, il prit la direction artistique du label, poste qu’il occupa jusqu’en 1971. Il entama également une brillante carrière de producteur, supervisant d’innombrables sessions d’enregistrement classiques des plus grandes stars de Blue Note et contribuant à forger le son hard bop emblématique du label.

En parallèle de tout ce travail en coulisses, Pearson a également mené une carrière d’enregistrement productive, dirigeant des groupes de renom et enregistrant une poignée de titres audacieux pour Blue Note, dont « Wahoo » en 1964 (avec Byrd à la trompette) et « Sweet Honey Bee » en 1967. (avec Joe Henderson au saxophone ténor et Freddie Hubbard à la trompette) et « The Right Touch » (1968) (avec Hubbard et le saxophoniste ténor Stanley Turrentine). Contrairement à nombre de ses contemporains, Pearson évitait généralement les standards et les réinterprétations, préférant composer ses albums de morceaux originaux qui mettaient en valeur sa riche imagination harmonique et son don pour les mélodies à la fois entraînantes et intelligentes.

Duke Pearson: Wahoo LP (Blue Note Classic Vinyl Series)

Son album de 1968, « The Phantom », demeure son chef-d’œuvre, comprenant quatre compositions originales de Pearson et deux reprises, interprétées par un ensemble de choc, avec notamment la section rythmique de premier plan formée par le bassiste Bob Cranshaw et le batteur Mickey Roker, et le duo atypique de flûtistes Jerry Dodgion et Bobby Hutcherson au vibraphone. Tout au long de l’album, les arrangements de Pearson pour flûte et vibraphone créent une atmosphère légère et éthérée, bien différente du hard bop puissant des années 60. Sur le blues aérien de « Blues for Alvina » de Willie Wilson, le jeu de piano de Pearson révèle une délicatesse empreinte de mélodie. « Say You’re Mine » révèle un Pearson compositeur d’une grande habileté et d’une profonde compréhension : un blues lent et mélancolique construit sur une mélodie de piano entraînante qui doit autant à Debussy qu’à « Summertime » de Gershwin, sur lequel il déploie toute sa virtuosité et son émotion.

Duke Pearson et Alfred Lion, cofondateur de Blue Note Records, lors de la session d’enregistrement de « Boss Horn » de Blue Mitchell le 17 novembre 1966. Photo : Francis Wolff/Blue Note Records.

On perçoit également une influence latine marquée sur l’ensemble de l’album, notamment dans trois titres soutenus par les congas de Victor Pantoja et Carlos « Patato » Valdés : « Bunda Amerela (Petit tramway jaune) » est une escapade insouciante et rythmée par les percussions ; « Los Ojos Alegres (Les yeux joyeux) » est une bossa-nova sensuelle aussi entraînante qu’un générique de série télévisée ; et « The Moana Surf » de Dodgion est une complainte mélodieuse avec une introduction aux accents espagnols pour flûte mélodieuse et guitare acoustique.

Mais c’est le morceau d’ouverture de dix minutes qui constitue sans conteste le point culminant de l’album. La ligne de basse bluesy de Cranshaw, les toms et les cymbales percutantes de Roker, évoquant les timbales, et le guiro vibrant de Valdés installent un groove downtempo irrésistiblement envoûtant, qui semble préfigurer le trip-hop d’une trentaine d’années. La flûte de Dodgion introduit une mélodie mystérieuse, tandis que les ondulations délicieusement insouciantes de Pearson annoncent un morceau qui prend son temps mais sait exactement où il va. Hutcherson se lance dans un solo nonchalant, suivi d’un solo ample de Dodgion, tandis que le leader se fait discret, laissant volontiers ses musiciens faire le travail. Avec à peine trois changements d’accords, c’est un chef-d’œuvre modal minimaliste et mélancolique. Difficile de faire plus profond dans le jazz.

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Daniel Spicer est un écrivain, animateur et poète basé à Brighton. Ses articles ont été publiés dans The Wire, Jazzwise, Songlines et The Quietus. Il est l’auteur d’un ouvrage sur la musique psychédélique turque et d’une anthologie d’articles issus des archives de Jazzwise.


Image d’en-tête : Duke Pearson. Photo : Francis Wolff/Blue Note Records.