Bud Powell était déjà une figure incontestée du bebop lorsqu’il s’apprêtait à enregistrer la musique qui allait devenir « The Amazing Bud Powell Vol. 1 ». Ami proche et protégé de Thelonious Monk, Powell était considéré comme faisant partie du cercle restreint des révolutionnaires du bebop, presque dès son arrivée au Minton’s Playhouse. Powell avait assimilé les idées harmoniques et les mélodies novatrices de Monk, mais il avait également joué avec Charlie Parker et était l’un des rares pianistes dont la main droite pouvait rivaliser avec la virtuosité de Bird.

Si Powell s’était déjà révélé un pianiste de très haut niveau, il prouvait dès 1949 être un compositeur d’un talent exceptionnel. Sa première session pour Blue Note le mettait en scène avec une section rythmique composée de Tommy Potter à la basse et Roy Haynes à la batterie, ainsi que du trompettiste Fats Navarro et du jeune Sonny Rollins au saxophone : sans conteste l’un des meilleurs et des plus prometteurs groupes de l’époque. Ces sessions ont permis à Powell de composer « Bouncing with Bud » et « Dance Of The Infidels », ainsi que son morceau « Wail ». Le quintette s’est également illustré sur « Ornithology » de Charlie Parker, le standard « You Go To My Head » et le thème de « 52nd St Theme » de Monk.

BUD POWELL The Amazing Bud Powell

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Quel plaisir d’entendre la virtuosité et l’alchimie entre Navarro et Powell, dont l’amitié profonde pouvait aussi être explosive ! Dans les notes de pochette de « The Fabulous Fats Navarro », Leonard Feather décrit une jam session au Three Deuces qui s’est terminée par Navarro fracassant sa trompette sur le piano de Powell, manquant de peu de se blesser aux doigts. Powell était connu pour ses réprimandes envers les autres musiciens, et les deux hommes se poussaient mutuellement à repousser les limites de leur talent prodigieux.

Ce fut également une expérience exaltante pour Sonny Rollins, alors âgé de dix-neuf ans, qui, lors de l’une de ses premières séances d’enregistrement, s’illustra avec brio, tissant de magnifiques lignes mélodiques tandis que Navarro et lui interprétaient avec brio les changements d’accords de Powell. Rollins se souvint qu’après une seule fausse note, le regard glacial de Powell lui fit comprendre qu’il ne commettrait plus jamais cette erreur.

Difficile à croire, mais la seconde séance d’enregistrement en 1951, avec le batteur Max Roach et le bassiste Curley Russell, a placé la barre encore plus haut. Le trio avait déjà joué ensemble à plusieurs reprises, et pour cette session, Powell a su contrebalancer les classiques du répertoire avec deux morceaux aux sonorités afro-cubaines plus prononcées : « Night In Tunisia » de Dizzy Gillespie et sa propre composition « Un Poco Loco ». On y découvre également une autre composition de Powell, « Parisian Thoroughfare », une bande-son frénétique qui capture l’effervescence de la ville, avec ses brusques changements de rythme et ses rebondissements musicaux.

Mais c’est « Un Poco Loco » qui vole la vedette, un chef-d’œuvre de bebop qui compte parmi les premiers exemples d’influence afro-cubaine dans le jazz. Max Roach se souvient que lors de l’enregistrement, après avoir joué un rythme afro-cubain conventionnel pour la première prise, Powell s’est tourné vers lui et lui a dit : « Tu es censé être Max Roach, c’est tout ce à quoi tu penses ? » En réponse, Roach a complètement bouleversé le groove afro-cubain, en le transformant en un rythme à 8/8. « Un Poco Loco » est alors devenu une œuvre totalement différente, un moment sublime de sophistication mélodique et rythmique.

Max Roach, Three Deuces, New York, NY, vers octobre 1947. Photo : Collection William P. Gottlieb/Ira et Leonore S. Gershwin Fund, Division de la musique, Bibliothèque du Congrès.

C’est là toute la beauté de cette réédition : elle inclut également des prises alternatives. Cela permet de comparer les versions et d’entendre l’esprit d’improvisation de Powell à l’œuvre, affinant ses choix à chaque prise pour aboutir à des chefs-d’œuvre mûrement réfléchis. Comme l’a dit Don Cherry : « Bud pouvait jouer la même chose différemment à chaque fois. »

Bien que la vie de Powell ait été marquée par de nombreux épisodes tragiques qui ont influencé son jeu, sur « The Amazing Bud Powell Vol. 1 », ses doigts continuaient de se mouvoir à une vitesse fulgurante. Rétrospectivement, nous pouvons entendre non seulement la maîtrise du piano enfin brisée par un génie musical, mais aussi comment il a façonné le son de tant de musiques qui ont suivi.

À suivre… Rejoindre les Bops 1/3 – Bebop


Max Cole est un écrivain et passionné de musique basé à Düsseldorf, qui a écrit pour des maisons de disques et des magazines tels que Straight No Chaser, Kindred Spirits, Rush Hour, South of North, International Feel et la Red Bull Music Academy.


Image d’en-tête : Bud Powell. Photo : Francis Wolff/Blue Note Records.