« Ce qui m’a frappé d’emblée en écoutant Pharoah, c’est sa façon d’interpréter l’intensité de Coltrane et de son son », m’a confié Shabaka Hutchings en 2018. « Il avait cette vision de ce que signifie s’enraciner dans un son aussi puissant. Et ce son puissant libère le musicien de sa simple fonction pour en faire, d’une certaine manière, un guérisseur. »
PHAROAH SANDERS Elevation
Available to purchase from our US store.Parmi les onze albums de Pharoah Sanders parus chez Impulse! à partir de 1967 avec « Tauhid », « Karma », produit par Bob Thiele en 1969 et avec le chanteur Leon Thomas, est le plus connu. Cependant, les cinq albums suivants, produits par Ed Michel qui a succédé à Bob Thiele en 1970 lorsque ce dernier a fondé son label Flying Dutchman, sont peut-être encore plus essentiels.
Les cinq albums studio enregistrés entre 1970 et 1974 – « Jewels of Thought », « Summun Bukmun Umyun – Deaf Dumb Blind », « Thembi », « Village of the Pharoahs » et « Love In Us All » – sont largement considérés comme la plus grande série d’albums de jazz spirituel jamais réalisée. Mais pour saisir toute la puissance et l’intensité spirituelle de Pharoah durant cette période, il est indispensable de se procurer également cet album live enregistré à The Ash Grove, à Los Angeles, en 1973.
PHAROAH SANDERS Thembi LP (Verve By Request Series)
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PHAROAH SANDERS Karma
Available to purchase from our US store.Ouvert en 1958 au 8162 Melrose Avenue, The Ash Grove fut surnommé « l’université de la musique folk de la côte ouest » par le chanteur Ross Altman. Mais outre les légendes du folk – de Joan Baez à John Fahey –, son fondateur, Ed Pearl, y programmait également des musiciens de musique du monde et de jazz, tels que Ravi Shankar et le saxophoniste John Klemmer, qui y enregistra deux albums en public. L’atmosphère chaleureuse et intimiste, ainsi que l’esprit engagé de The Ash Grove, en firent le cadre idéal pour l’un des albums les plus novateurs de Sanders.
Aussi puissant et transcendant que fût Pharoah en tant que musicien, ce sont les incroyables musiciens qu’il a réunis qui ont permis à sa musique d’atteindre les sommets qu’il ambitionnait. « Je veux juste commencer à jouer de la musique et voir où elle me mènera, la laisser faire ce qu’elle veut », confiait Pharoah au magazine canadien Coda en juillet 1967. « J’essaie simplement de laisser les choses se faire. Mais il faut ensuite des gens autour de soi, capables de percevoir quand cela commence à se produire et qui possèdent la capacité mentale de libérer cette énergie nécessaire à la création. »
Les soirs des 7 et 9 septembre 1973, une pléiade de musiciens de renom, partageant intuitivement la rébellion de Pharoah contre les contraintes du jazz occidental et la liberté sonore qui en découlait, se sont succédé sur scène.
Membre régulier du groupe de Pharoah sur scène depuis le début des années 1970, le percussionniste Lawrence Killian avait participé à l’album « Black Unity » avant de rejoindre le pianiste attitré de Sanders, Lonnie Liston Smith & Cosmic Echoes. À ses côtés à The Ash Grove se trouvaient les percussionnistes John Blue et Jimmy Hopps, ainsi qu’un autre collaborateur de Lonnie Liston Smith, le batteur Michael Carvin, qui allait bientôt enregistrer « Antiquity » avec Jackie McLean. Tout comme Carvin, le pianiste Joe Bonner, qui avait rejoint Pharoah pour « Wisdom Through Music » en 1973, enregistrera lui aussi des albums très recherchés pour Muse Records. Enfin, Calvin Hill, tout juste sorti des sessions d’enregistrement de « Village of Pharoahs » avec McCoy Tyner, enregistré la même année, remplaçait le bassiste habituel de Pharoah, le grand Cecil McBee.
Composé de quatre compositions originales de Pharoah et d’une du musicien nigérian de ju-ju/highlife Ebenezer Obey, ce set témoigne une fois de plus du génie de Sanders, tant comme compositeur que comme interprète. « Elevation » ouvre le bal avec le cor de Pharoah planant majestueusement au-dessus d’un océan de cloches et de maracas, tandis que Calvin Hill et Joe Bonner enrichissent le flux méditatif. Comme souvent chez Pharoah, la douce transcendance mélodique est soudainement perturbée par une explosion de free jazz, Sanders déchaînant l’un des passages les plus incandescents qu’il ait enregistrés pour Impulse ! Tel un baume après la brûlure, « Elevation » s’achève sereinement en 18 minutes.
La sérénité se poursuit avec le morceau studio « Greeting To Saud (Brother McCoy Tyner) », porté par le bourdonnement du tamboura de Calvin Hill et le piano enchanteur de Joe Bonner, avec la participation du violoniste Michael White (Impulse!). Initialement paru sur l’album « In London » d’Ebenezer Obey And His International Brothers en 1969, « Ore-Se-Rere » est un morceau de highlife joyeux que Mark De Clive Lowe a magnifiquement ressuscité avec le chanteur Dwight Trible sur son album de 2022 « Freedom (Celebrating The Music Of Pharoah Sanders) ».
Devenu un morceau emblématique des concerts de Pharoah, « The Gathering » était un appel du leader à l’unité. Symboliquement, la puissance et l’interaction de son ensemble propulsent le morceau dans un jazz spirituel profond qui continue d’inspirer la nouvelle génération, d’Isaiah Collier à Chicago à Nat Birchall à Manchester.
L’album se clôt sur le bien nommé « Spiritual Blessing », où le sublime cor de Pharoah est rehaussé par le bourdonnement du tamboura de Calvin Hill et le profond vrombissement de l’harmonium de Joe Bonner.
Peu après le concert, The Ash Grove a été ravagé par un incendie criminel présumé, et les notes de l’album contiennent des remerciements du producteur Ed Michel à Ed Pearl pour avoir offert un espace dédié à la musique à Los Angeles.
Profond, essentiel et désormais disponible en vinyle 180g dans la série Verve Vault
Andy Thomas est un auteur londonien qui collabore régulièrement avec Straight No Chaser, Wax Poetics, We Jazz, Red Bull Music Academy et Bandcamp Daily. Il a également rédigé les notes de pochette des albums Strut, Soul Jazz et Brownswood Recordings.



