Si vous tenez absolument à agacer vos voisins un dimanche après-midi, j’ai le disque qu’il vous faut. Même le metal le plus extrême ne peut rivaliser avec l’effet désorientant de « Unit Structures » de Cecil Taylor sur un auditeur non averti. Pour le véritable connaisseur, en revanche, il demeure un chef-d’œuvre à acquérir, et non à consommer.
Nous sommes en 1966, et l’avant-garde du jazz bat son plein. Cecil Taylor, alors âgé de 37 ans et sans succès commercial malgré la sortie de son premier album dix ans auparavant, avait même dû faire la plonge tout en jouant avec des légendes comme John Coltrane et Archie Shepp. Fraîchement signé chez Blue Note, il semble vouloir enfin marquer les esprits et réunir un septet de musiciens à l’esprit ouvert dans le studio mythique de Rudy van Gelder, dans le New Jersey.

Musicien de formation classique et d’une virtuosité technique exceptionnelle, Taylor connaissait non seulement la musique des innovateurs du jazz comme Monk et Bud Powell, mais aussi les œuvres de Stockhausen, Bartók et Cage. Durant la décennie qui suivit ses débuts, ce New-Yorkais pur jus s’était progressivement éloigné du jazz traditionnel, à l’instar de ses pairs Ornette Coleman et Albert Ayler. Sur « Unit Structures », la transition vers un style totalement libre fut accomplie : ces compositions ne suivaient ni partitions ni règles harmoniques occidentales fondamentales. Le groupe s’était plutôt fixé pour objectif d’atteindre la libération par l’improvisation.
Réécouter « Unit Structures » aujourd’hui reste une expérience exigeante. Dès les premières mesures, Taylor désoriente l’auditeur. Le batteur Andrew Cyrille s’affranchit des mesures conventionnelles et plonge d’emblée dans des polyrythmies complexes. Les attaques sauvages de Taylor au piano sonnent plus percussives que mélodiques, et les deux saxophonistes s’enflamment souvent dans des harmoniques stridentes. Mais à dix minutes du premier morceau, « Steps », une magnifique ligne de saxophone, presque douce, émerge. Trente secondes plus tard, le morceau s’achève sur un roulement de tambour, comme si Cyrille avait compris qu’il n’y avait plus rien à dire.
Au sein du chaos et de la cacophonie radicaux de l’album, de magnifiques moments surgissent de façon inattendue avant de disparaître aussi vite qu’ils sont apparus. Il faut tendre l’oreille pour les saisir. En ce sens, « Unit Structures » peut être interprété comme une œuvre spirituelle, voire une réflexion sur la futilité de l’existence, soulignant l’importance de la pleine conscience pour entrevoir de brefs instants de véritable félicité. Pourtant, sans le tumulte des émotions et des expériences qui les entourent, ces moments n’auraient pas la même force.
Cecil Taylor Unit Structures
Available to purchase from our US store.L’apogée est atteinte dès le premier morceau de la face B de l’album, « Unit Structure/As Of A Now/Section », une pièce de près de 18 minutes divisée en trois parties. Le groupe y déploie toute son énergie collective, jouant avec et contre les membres les uns des autres. On a l’impression que le morceau est constamment au bord de l’implosion, à l’image d’un volcan bouillonnant sur le point d’entrer en éruption, crachant aléatoirement feu, fumée et lave dans les airs. J’ai passé une partie de ma jeunesse à écouter des formes extrêmes de metal, et je ne me souviens d’aucun disque ayant atteint une telle intensité émotionnelle et une telle démonstration de force physique. Si vous vous êtes déjà demandé à quoi ressemble un « mur de son », ne cherchez pas plus loin.

Cecil Taylor a continué à composer pendant des décennies après « Unit Structures », et son influence ne s’est jamais démentie ; bien au contraire. Des générations redécouvrent sans cesse son génie créatif, ce qui nous rappelle l’importance des artistes qui osent sortir des sentiers battus, résistent au mercantilisme, produisent des œuvres réputées difficiles et remettent en question l’ordre établi. Sa musique n’est certes pas facile, mais après tout, la facilité a-t-elle jamais mené à une expérience transformatrice ? Oubliez les règles, cessez de juger, plongez-vous dans le son et abandonnez-vous à sa puissance.
L’album « Unit Structures » de Cecil Taylor sera réédité dans la série Classic Vinyl Reissue de Blue Note, remasterisé par Kevin Gray à partir des bandes originales et pressé sur vinyle 180g.
Stephan Kunze est un journaliste culturel basé à Berlin qui écrit sur la musique pour des magazines et des journaux depuis 2001. Il a été rédacteur en chef musical et responsable éditorial mondial chez Spotify.
Image d’en-tête : Andrew Putler/Redferns via Getty Images
