« Point of Departure » est largement considéré comme l’album phare d’Andrew Hill, une démonstration fascinante de maîtrise et d’inventivité sans équivalent dans le jazz. Il est toutefois important de ne pas l’appréhender isolément, car il s’inscrit dans une période d’intense activité musicale suivant l’installation de Hill à New York au début des années 1960.
Hill jouait avec le saxophoniste ténor Joe Henderson et le trompettiste Kenny Dorham au sein du quintette de ce dernier. Henderson l’amena à l’enregistrement de son album « Our Thing », et dès qu’Alfred Lion, cofondateur de Blue Note, entendit Hill, ce fut une révélation. Lion considérait Hill comme une révolution musicale, au même titre que le pianiste Thelonious Monk, et entreprit d’enregistrer autant de ses compositions que possible. « Black Fire » fut le premier album enregistré par Hill pour Blue Note en novembre 1963, rapidement suivi de « Smoke Stack » le mois suivant, puis de « Judgement! » en janvier, « Point of Departure » en mars et « Andrew!!! » en juin 1964. Cinq albums en seulement huit mois, un véritable tour de force qui témoigne de la richesse et de la créativité de Hill en tant que compositeur.

On s’interroge souvent sur l’origine du style unique d’Andrew Hill. Certains évoquent son apprentissage auprès du compositeur d’avant-garde allemand Paul Hindemith comme facteur déterminant, d’autres son expérience avec Rahsaan Roland Kirk sur l’album « Domino » en 1962. Il pourrait aussi s’agir d’une réaction aux avancées révolutionnaires de l’avant-garde de l’époque, notamment celles d’innovateurs du free jazz comme Ornette Coleman et Cecil Taylor. C’est sans doute une combinaison de ces facteurs qui a contribué à l’épanouissement personnel de Hill et à sa contribution visionnaire à la fragmentation du hard bop. Mais une fois plongé dans ses enchaînements d’accords à la Escher et ses mélodies entrelacées, leur origine devient presque superflue. La musique est là, tout simplement, et l’on ne peut que s’émerveiller de sa capacité à bouleverser les fondements du hard bop de l’intérieur.
ANDREW HILL Point Of Departure
Available to purchase from our US store.L’ensemble réuni sur cet album est une formation de musiciens exceptionnelle, mais comme souvent lors des sessions d’enregistrement de jazz, le groupe aurait pu être différent. Hill avait remarqué le multi-instrumentiste d’avant-garde Eric Dolphy jouant avec Charles Mingus au Five Spot Café, et les deux hommes s’étaient bien entendus. Hill a proposé l’idée d’une session avec Dolphy à Blue Note, qui a immédiatement accepté. Au départ, Charles Lloyd devait jouer du saxophone ténor, mais, indisponible, Joe Henderson l’a remplacé. Hill savait déjà que Kenny Dorham était capable de jouer exceptionnellement bien, quel que soit l’instrument. Le bassiste Richard Davis était, selon Hill, « le meilleur bassiste au monde » – l’ancrage de ses compositions complexes et le seul autre musicien présent sur les cinq sessions d’enregistrement. Le jeune Tony Williams venait d’arriver en ville et avait commencé à jouer avec Miles Davis. Soudain, un noyau dur s’était formé pour le groupe ; ils ont donc fait deux répétitions avant d’enregistrer au studio de Van Gelder.

Bien que tous les membres du groupe fussent au sommet de leur art et aient donné le meilleur d’eux-mêmes face aux compositions exigeantes de Hill, c’est la présence de Dolphy qui confère véritablement à cet album son caractère unique. Hill considérait que Dolphy avait « déjà affirmé son individualité », reconnaissant la voix singulière qu’il apportait à l’album. Ce fut également la dernière séance d’enregistrement de Dolphy aux États-Unis, juste après son chef-d’œuvre « Out To Lunch! » et avant son départ pour l’Europe, où il décédera malheureusement trois mois plus tard. Par ailleurs, cet album marque aussi l’apparition d’un Tony Williams adolescent, au début de sa carrière légendaire. Cette tension entre fins et commencements renforce la valeur historique de l’album.
Revenant sur l’impact de « Point of Departure », Hill déclarait à Jazz Weekly en 1999 : « Beaucoup de gens disent que [the music was fresh and explorative] , et je leur en suis reconnaissant, mais c’était simplement le niveau qu’avait atteint la musique dans les années 1960. Ce n’était pas une situation isolée et académique, car il y avait une véritable synergie avec le public jazz de l’époque. Il n’y avait aucune limite. »
« Point of Departure » est certes un classique du jazz du milieu des années 1960, mais il sonne encore aujourd’hui comme une œuvre d’une modernité exceptionnelle, qui continue de se révéler précieuse à chaque écoute. Hill composait un jazz unique en son genre, et après avoir exploré ses constructions d’accords complexes et son répertoire labyrinthique, l’auditeur pourrait trouver d’autres albums de jazz bien fades en comparaison. Mais cet album n’est pas qu’un simple recueil de compositions ; c’est aussi l’expression d’une véritable sociabilité, d’une synergie entre musiciens et public. La musique de Hill peut être exigeante pour le musicien comme pour l’auditeur, mais elle n’est jamais condescendante ; elle recherche de nouvelles expressions au lieu de ressasser de vieux clichés. De ce fait, « Point of Departure » évolue dans un univers à part, pour les musiciens comme pour les auditeurs.
ANDREW HILL Point Of Departure
Available to purchase from our US store.Max Cole est un écrivain et passionné de musique basé à Düsseldorf, qui a écrit pour des maisons de disques et des magazines tels que Straight No Chaser, Kindred Spirits, Rush Hour, South of North, International Feel et la Red Bull Music Academy.
