John Coltrane est le titan incontesté du saxophone, celui qui a tiré de son instrument toutes les sonorités imaginables. Au milieu des années 1960, il a mené son « quatuor classique » à des sommets musicaux sans précédent, créant une œuvre si captivante qu’il semblait absurde d’imaginer que le groupe ait besoin d’un membre supplémentaire.

Pourtant, c’est devant un micro à ruban argenté que le groupe allait trouver son « cinquième Beatles ». Il s’agissait de Johnny Hartman, un homme à la voix de baryton si profonde et au phrasé si fluide qu’il évoquait le murmure d’un navire glissant sur une eau d’huile. Sur « John Coltrane And Johnny Hartman », le chanteur insuffle à des chefs-d’œuvre tels que « Lush Life » une vague de joie amoureuse et de mélancolie mélancolique. Il invite le ténor de Coltrane à s’animer, tel un souffle chaud autour des paroles empreintes de lassitude, avant que le saxophoniste ne se lance dans un long solo flamboyant.

Coltrane et Hartman ont placé la barre très haut pour leurs successeurs. Pourtant, depuis, de nombreux saxophonistes ont noué des collaborations captivantes avec des chanteurs, à l’instar de Pharoah Sanders, protégé de Coltrane, qui a créé des méditations spirituelles intemporelles avec Leon Thomas dans les années 1970. Entre les années 1980 et 2000, Courtney Pine a travaillé avec des chanteuses aussi talentueuses que Susaye Greene, Cassandra Wilson et Carleen Anderson. Quant à Joe Lovano, il a composé une musique remarquable avec son épouse, Judi Silvano.

Nancy Wilson, vers 1965. Photo : Archives Michael Ochs via Getty.

Mais il ne s’agit là que de cas où une chanteuse collabore avec un musicien sur un ou deux morceaux. Les projets où ils partagent l’affiche sont fascinants, car toute hiérarchie supposée disparaît. Prenons l’exemple de la collaboration absolument somptueuse entre Cannonball Adderley et Nancy Wilson, intitulée « Nancy Wilson et Cannonball Adderley » et non « Cannonball Adderley et Nancy Wilson ». La chanteuse n’était en aucun cas en retrait par rapport à l’homme.

On pourrait dire la même chose de Billie Holiday et de Lester Young.

PHAROAH SANDERS Karma

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Cette année, Joshua Redman, saxophoniste contemporain de renom, a sorti un excellent album, « where are we », qui révèle la jeune et talentueuse chanteuse Gabrielle Cavassa. Originaire de Californie et installée à La Nouvelle-Orléans, cette chanteuse est un membre essentiel d’un groupe multigénérationnel exceptionnel, aux côtés notamment du batteur hors pair et collaborateur de longue date de Redman, Brian Blade, ainsi que de l’excellent pianiste Aaron Parks.

Son nom figure sur la pochette du disque, certes en dessous de celui de Redman, clairement le leader désigné, mais il y est bel et bien, assurant ainsi que Cavassa s’imprime dans l’esprit de tout auditeur potentiel dès qu’il pose les yeux sur l’image si particulière d’un vaste ciel bleu aperçu à travers un tunnel ocre circulaire. Si l’image évoque les grands espaces, la musique, quant à elle, embrasse le vaste panorama culturel et historique de l’Amérique à travers ses grandes villes, toutes immortalisées en chansons. Pensons à « Streets of Philadelphia », « Baltimore », « By the Time I Get to Phoenix » et « Alabama ».

Gabrielle Cavassa se produit lors du New Orleans Jazz & Heritage Festival, 2023. Photo : Erika Goldring via Getty.

Il est tentant d’affirmer que Cavassa rend la musique plus accessible. Après tout, elle chante des paroles, conférant un sens explicite à des thèmes qui seraient plus ouverts à l’interprétation s’ils étaient purement instrumentaux. Mais cela ne représente que la moitié de l’histoire. Au-delà des mots, il faut considérer le timbre, le caractère et la palette sonore de sa voix, ou, plus précisément, sa cohérence avec l’ensemble musical. Il y a une délicatesse, une qualité presque vaporeuse dans la douceur des fins de phrases de Cavassa, qui les fait se fondre harmonieusement dans les soupirs legato de Redman, dont l’effet combiné est d’une puissance discrète sur « Chicago Blues ».

Fait intéressant, ce joyau provient du répertoire du légendaire Count Basie, et a été co-écrit avec l’un de ses membres clés : non pas un instrumentiste à vent ou un batteur, mais un chanteur, le merveilleux Jimmy Rushing, dont l’immense profondeur d’émotion lui a valu le surnom de « 5 Feet Of Soul ».

L’intensité émotionnelle dégagée par Cavassa et Redman n’en est pas moins palpable, bien qu’elle s’apparente davantage à une étincelle qu’à un brasier, ce qui démontre qu’une même chanson peut revêtir une tout autre dimension entre d’autres mains – et d’autres voix. En 1960, Rushing enregistra également un superbe album avec le pianiste Dave Brubeck, prouvant ainsi que l’alchimie qu’il entretenait avec l’orchestre de Basie pouvait se retrouver dans un quatuor bien moins flamboyant et cuivré.

Chick Corea et Bobby McFerrin, vers 1992. Photo : Heritage Image Partnership/Alamy

Passons aux années 1990 et 2000 et nous voyons davantage d’artistes établis donner une nouvelle dimension à l’union pianiste-chanteur : Hank Jones et Abbey Lincoln ; Chick Corea et Bobby McFerrin ; Laurence Hobgood et Kurt Elling ; Robert Glasper et Bilal Oliver.

Dans chaque cas, la beauté de la musique réside dans la capacité d’un artiste à se connecter à l’énergie émotionnelle de l’autre, à penser, ressentir et jouer à l’unisson, tout en préservant son individualité. C’est un équilibre subtil à trouver. Lorsque Glasper et Oliver interprètent « Maiden Voyage », ils avancent avec la même précision que d’autres musiciens et chanteurs qui atteignent ce point d’équilibre parfait où l’un ne peut exister sans l’autre.


Kevin Le Gendre est un journaliste et animateur radio spécialisé dans la musique noire. Il collabore avec Jazzwise, The Guardian et BBC Radio 3. Son dernier ouvrage s’intitule « Hear My Train A Comin’: The Songs Of Jimi Hendrix ».


Photo d’en-tête : Johnny Hartman, 1948. New York. Photo : PoPsie Randolph/Michael Ochs Archives via Getty.