Dans sa nécrologie du Jazz Times d’octobre 2010, le poète Amiri Baraka se souvient de son ami, le regretté saxophoniste Marion Brown : « Marion a émergé juste au moment où la nouvelle musique et les nouveaux musiciens qui la jouaient arrivaient au centre-ville ; à ce moment-là, Coltrane avait quitté Miles et certaines personnes le critiquaient pour son côté bizarre… et tous ceux d’entre nous qui étaient proches de la musique savaient que d’autres choses allaient se passer. »
Élevé à Atlanta, Marion Brown découvre le saxophone en écoutant Charlie Parker. Après des études de droit à l’Université Howard de Washington, il passe trois ans dans l’armée où il joue dans divers groupes. Mais c’est en s’installant à New York en 1962 qu’il trouve sa vocation.
Les lofts et les cafés new-yorkais sont devenus les incubateurs de la « New Thing », et Brown était au cœur de la tempête. « Marion a eu l’une de ses premières occasions d’enregistrer grâce à Archie Shepp, car il voyait Shepp à chaque fois qu’il venait chez nous », se souvient Baraka. « Il a appris de nous tous et a été attiré par le funk extravagant de Shepp, alors tout nouveau. Marion a été « éduquée » dans ce bouillonnement d’avant-garde, et tout semblait possible ! »
Ce fut le premier partenariat de Brown avec le label le plus associé à la « New Thing» lorsqu’il rejoignit Archie Shepp pour son deuxième album chez Impulse!. Enregistré au studio Van Gelder les 16 février et 9 mars 1965 avec un sextet comprenant Reggie Johnson à la basse et Joe Chambers à la batterie, cet album fut si marquant que « Fire Music » devint un terme courant pour désigner l’avant-garde. Sur le blues free jazz exploratoire de « Hambone », Shepp manie son ténor comme une épée tandis que Brown échange des coups féroces avec son alto. Mais à l’instar du leader, Brown savait aussi jouer avec beaucoup de chaleur et d’élégance, comme on peut l’entendre sur la ballade mélancolique « Prelude to a Kiss ».
Désormais solidement ancré dans le giron d’Impulse!, Brown fut invité à revenir au studio Van Gelder le 28 juin 1965 par John Coltrane pour le rejoindre, avec Archie Shepp et Pharoah Sanders, pour la session « Ascension », où il partagea les fonctions d’alto avec John Tchicai. La même année, Brown fit ses débuts avec son propre quartet pour le premier de deux albums de free jazz acclamés par la critique pour ESP Disk, avant de revenir chez Impulse! pour l’album « Three for Shepp », dont les compositions originales montraient que ses talents de compositeur n’avaient rien à envier à ceux de son mentor.
Sur les albums suivants, enregistrés en Europe pour ECM et Calig, puis aux États-Unis pour Impulse!, notamment sa trilogie géorgienne « Afternoon of a Georgia Fawn », « Geechee Recollections » et « Sweet Earth Flying », Brown devient l’une des figures les plus inventives de l’avant-garde. Au début des années 1970, il participe également à d’importants enregistrements d’improvisation libre avec des artistes comme Wadada Leo Smith, atteignant son apogée avec l’album « Creative Improvisation Ensemble » en 1975.

Mais derrière cette fougue et cette liberté se cachait toujours une dimension lyrique profonde dans le jeu de Brown. Associée à une créativité incessante et diversifiée, elle faisait de lui l’un des saxophonistes les plus inclassables de la « New Thing ». Et pour son dernier album chez Impulse!, produit par Ed Michel aux Generation Studios de New York, les 18 et 19 février 1975, il enregistra son œuvre la plus méditative. Écoutée après la tempête sonore torride du « Creative Improvisation Ensemble » de la même année, elle est comme un baume apaisant.

MARION BROWN Vista
Available to purchase from our US store.L’album s’ouvre sur une magnifique version de « Maimoun », composition jazz modale de Stanley Cowell, précédemment enregistrée par le pianiste sur sa « Illusion Suite » de 1972 pour ECM et sur son album solo de 1973 pour Strata East, « Musa : Ancestral Streams ». Surplombant le piano impressionniste de Cowell, le cor serein de Brown est sublimé par le Fender Rhodes tourbillonnant d’Anthony Davis et la section rythmique sérieuse du batteur Ed Blackwell et du bassiste Reggie Workman. Tout aussi tendre est l’interprétation de « Visions » de Stevie Wonder par le groupe, avec la voix sublime d’Allen Murphy, du Paul Mitchell Trio, originaire d’Atlanta, sa ville natale, et sans doute l’un des plus grands chanteurs de jazz méconnus.
L’unique composition du leader sur l’album, « Vista », s’ouvre sur une ligne de piano suspendue hypnotique et des cloches de temple, avant que le cor spirituel de Brown, à la Pharoah Sanders, ne s’élève au-dessus d’un lit de congas et de tambours à fente d’Ed Blackwell et du percussionniste Jose Goico. L’album est également remarquable pour la présence du pionnier de l’ambient Harold Budd au célesta et au gong sur sa propre composition « Bismillahi ‘Rahmani ‘Rrahim », qui apparaîtra en version plus longue sur son album « The Pavilion of Dreams », produit par Brian Eno en 1978.
Marion Brown clôture l’album de six titres avec une dédicace à son fils Djinji qui s’étend sur plus de 10 minutes glorieuses, une belle fin à cet album le plus apaisant et le plus inattendu de l’un des véritables grands du free jazz.
Andy Thomas est un écrivain londonien qui contribue régulièrement à Straight No Chaser, Wax Poetics, We Jazz, Red Bull Music Academy et Bandcamp Daily. Il a également écrit des notes de pochette pour Strut, Soul Jazz et Brownswood Recordings.
Image d’en-tête : Marion Brown. Photo : Archives Michael Ochs/Getty Images.