Après avoir analysé les breaks de batterie et les lignes de basse dans la première partie de cette série consacrée aux meilleurs samples de jazz dans le hip-hop, nous allons maintenant nous pencher sur les riffs et les refrains. C’est un domaine où le choix est beaucoup plus vaste, car les producteurs de hip-hop puisent depuis le premier âge d’or du rap, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, dans les grilles d’accords et les mélodies des disques de leurs parents.
La période historique idéale pour trouver de bons samples pour le rap se situe entre la fin des années 60 et le début des années 70 : une époque où le hard bop a laissé place au soul-jazz et où la fusion du funk, du rock, du R&B et du jazz a donné naissance à des albums entraînants, taillés pour le dancefloor et regorgeant de tubes underground. Les beatmakers recherchaient alors des morceaux avec des lignes mélodiques marquées, notamment au saxophone, à la flûte, à la guitare ou au piano. Les classiques du jazz offrent souvent les éléments parfaits à isoler, sampler, boucler et manipuler pour créer la base d’un morceau hip-hop accrocheur.
Voici quelques-uns de nos préférés.
01 Grant Green – « Maybe Tomorrow » (Blue Note, 1971)
Grant Green Visions LP (Blue Note Classic Vinyl Series)
Available to purchase from our US store.Cachée dans le dernier tiers du légendaire premier album de Kendrick Lamar, « Good Kid, mAAd City » (2012), se trouve une perle rare : « Sing About Me, I’m Dying Of Thirst », un exemple éloquent du talent de conteur exceptionnel du MC. Ce titre n’a pas fait partie de ses tubes radio ou club, mais les vrais fans chérissent ces morceaux, moins commerciaux et empreints d’une approche plus artistique.
Ce morceau de sept minutes et demie se compose de deux parties séparées par un changement de rythme. Le riff mélodique principal de la première partie est tiré d’un titre de Grant Green, extrait de l’album « Visions » (Blue Note). Si de nombreux morceaux de Green ont été samplés au fil du temps, c’est ici la génération hip-hop qui immortalise son son de guitare si particulier.
02 Jimmy Smith – « Root Down (And Get It) » (Verve, 1972)
Jimmy Smith Root Down LP (Verve Acoustic Sounds Series)
En 1994, les Beastie Boys ont largement repris la version live de « Root Down » de l’organiste soul-jazz Jimmy Smith, rappant sur une boucle de plusieurs mesures de l’intro et utilisant même un passage entier à partir de 1 min 45 s. Il était donc logique qu’ils donnent à leur morceau le même nom que la chanson qui lui fournissait sa base mélodique et rythmique.
L’album « Ill Communication », sur lequel figurait leur version de « Root Down », s’est vendu à plus de trois millions et demi d’exemplaires, a été salué par la critique et a largement contribué à l’essor mondial de la culture hip-hop. Rarement un disque de rap a affiché aussi ouvertement ses racines jazz.
03 Ronnie Foster – « Mystic Brew » (Blue Note, 1972)
Q-Tip, du groupe A Tribe Called Quest, fut le premier producteur hip-hop à dénicher ce sample rare sur un album relativement confidentiel de l’organiste Ronnie Foster, produit par le grand George Butler. Tip utilisa de multiples éléments – basse, guitare, vibraphone, percussions – pour créer le beat devenu culte d’« Electric Relaxation » (1993). Des années plus tard, Madlib, Just Blaze, Tae Beast (TDE) et J. Cole s’en inspireront et le réinterpréteront à leur manière. Cet album de Ronnie Foster est depuis devenu un classique culte ; il séduira tous les amateurs de jazz-funk dans le style des Mizell Brothers des années 70.
04 Quincy Jones – « Summer In The City (feat. Valerie Simpson) » (A&M, 1973)
Quincy Jones You've Got It Bad Girl 1LP
Available to purchase from our US store.Cette chanson a peut-être valu à Quincy l’un de ses nombreux Grammy Awards en 1973 (pour le « Meilleur arrangement instrumental »), mais sa renommée durable provient de l’utilisation de son riff principal dans l’hymne rap-back de The Pharcyde de 1992, « Passin’ Me By », et de sa reprise dans le morceau downbeat/trip-hop incontournable de Nightmares On Wax de la fin des années 1990, « Les Nuits ».
Des éléments de la chanson se retrouveront également sur des disques de The Roots, Outkast, Black Moon, Big Sean, Massive Attack, Action Bronson et LL Cool J. La version de Jones est en fait une reprise d’une chanson au succès modéré du groupe folk-rock américain The Lovin’ Spoonful, mais c’est Quincy Jones qui l’a transformée en un tube R&B jazzy et entraînant, et le producteur de The Pharcyde, J-Swift, qui l’a ensuite réinterprétée pour en faire un véritable hymne hip-hop de l’âge d’or.
Stephan Kunze est un critique musical et culturel, auteur et écrivain basé à Berlin. Il publie zensounds, une newsletter consacrée à la musique ambient et expérimentale.
Image d’en-tête : Quincy Jones dans son studio à domicile, Archives photographiques du Los Angeles Times, Collections spéciales de la bibliothèque de l’UCLA.


