En 1973, Kool Herc, un jeune DJ du South Bronx à New York, fut le premier à créer une boucle entre deux exemplaires du même disque sur ses platines lors de la fête de retrouvailles de ses sœurs. Il est fascinant de constater que plus de 50 ans plus tard, cette technique reste au cœur même du hip-hop.

Le hip-hop ne se contentait pas de s’appuyer sur les innovations musicales du passé par des influences abstraites. L’esprit des musiques anciennes était intégré à la musique grâce au sampling et au bouclage d’extraits d’enregistrements existants. Lorsque les producteurs de hip-hop ont commencé à recréer en studio la musique qu’ils entendaient lors des fêtes de quartier de leur jeunesse, ils se sont tournés vers les collections de disques de leurs parents, et plus particulièrement vers les morceaux qui avaient fait leurs preuves en tant que « breakbeats » : des parties instrumentales dansantes et percussives, souvent bouclées lors de jams improvisées dans les parcs par des DJ pionniers comme Herc, Grandmaster Flash et Afrika Bambaataa.

Images de la galerie par Mikael Väisänen . Cliquez pour agrandir.

Le lien entre le jazz et le hip-hop semble évident, ces deux formes d’art étant essentiellement afro-américaines. Pourtant, ce n’est qu’à la fin des années 1980 que le jazz a été intégré au rap par des artistes comme Gang Starr, Stetsasonic et A Tribe Called Quest. L’ère du jazz rap, au début des années 1990, s’est achevée avec l’avènement des synthétiseurs dans la production hip-hop. Mais l’influence du jazz est restée profondément ancrée dans certains pans de cette culture : dans les productions de J Dilla et Madlib tout au long des années 2000, dans le renouveau du rap indépendant des années 2010, et même dans le lo-fi, un genre issu du hip-hop instrumental basé sur le sampling.

Madlib. Photo : Blue Note Records.

Depuis l’avènement de la trap et de la drill, l’esthétique du hip-hop mainstream s’est concentrée sur des synthés menaçants plutôt que sur des samples organiques et jazzy – des artistes comme Kendrick Lamar et J Cole faisant figure d’exception. Pourtant, le rap basé sur le sampling demeure un genre essentiel, et le jazz fait partie intégrante de son ADN.

Concernant plus précisément les breakbeats dans les samples de drum and bass, une précision s’impose : la plupart des breaks emblématiques du hip-hop ne proviennent pas du jazz, mais du funk, du R&B, du disco et de la soul – des genres où le batteur maintenait un rythme régulier en 4/4. Les parties bouclées (les breaks proprement dits) étaient souvent des solos de batterie, ou ce que les producteurs appelaient des « open » ou « isolated », c’est-à-dire uniquement la batterie, sans aucun autre instrument. Les producteurs pouvaient ainsi extraire des frappes individuelles de caisse claire ou de grosse caisse et les réarranger à leur guise.

L’une des raisons pour lesquelles fouiller dans de vieux disques de jazz n’était pas très fructueux en termes de recherche de breakbeats était que les batteurs de jazz improvisaient souvent librement, donc ils ne jouaient pas réellement le backbeat régulier, mais créaient plutôt du swing par une forte syncope ; même les batteurs de hard bop et de soul-jazz, qui étaient plus enclins à jouer une mesure régulière, accentuaient souvent les cymbales ride, ce qui sonnait rarement bien dans un morceau de hip-hop.

C’est pourquoi on trouve peu de morceaux hip-hop avec des rythmes de batterie jazz, alors que des centaines de titres utilisent les mêmes breaks caractéristiques chez James Brown, The Meters, Incredible Bongo Band, Aretha Franklin ou The Commodores. Il est un peu plus facile de trouver des lignes de double basse jazzy dans le hip-hop ; le grand bassiste de jazz Ron Carter a même joué en live sur un album hip-hop, à savoir le classique « The Low End Theory » (1991) de A Tribe Called Quest.


01 Lonnie Smith – « Spinning Wheel » (Blue Note, 1970)

Ce break est d’une puissance incroyable. Le batteur de ce morceau funky avec trio d’orgue, Joe Dukes, y joue une multitude de grooves, samplés à outrance par de nombreux producteurs hip-hop. Notamment, Q-Tip de A Tribe Called Quest a repris le break à 0:57 et la batterie ouverte à partir de 4:57 pour « Can I Kick It? », un single à succès extrait de leur premier album « People’s Instinctive Travels and the Paths of Rhythm » (1990). Le morceau original a été enregistré pour l’album « Drives » par le légendaire Rudy van Gelder dans son studio d’Englewood Cliffs ; c’est pourquoi il sonne encore parfaitement.


02 Roy Ayers Ubiquity – « We Live In Brooklyn, Baby » (Verve, 1972)

Celui-ci est absolument iconique, et tout amateur de hip-hop le reconnaîtra d’emblée comme la source d’inspiration de tant de morceaux légendaires : « Good Kid » de Kendrick Lamar (2012), « Brooklyn » de Mos Def (1999), « Borough Check » de Digable Planets (1994), « Reality » de Black Moon (1994), « Home Sweet Home » de Smif-N-Wessun (1995), et bien d’autres. Il figure sur « He’s Coming », l’un des meilleurs et des plus grands succès du regretté vibraphoniste Roy Ayers, qui mêle avec brio improvisation jazz, rythmes funk et voix parlées évocatrices. Un disque incontournable pour tout fan de hip-hop et de jazz.


03 Lou Donaldson – « Ode à Billie Joe » (Blue Note, 1967)

L’album s’ouvre sur l’un des breakbeats ouverts les plus célèbres de tous les temps, présent sur de nombreuses compilations destinées aux DJs et producteurs. Beaucoup le reconnaîtront comme le sample de batterie principal du tube « Jesus Walks » de Kanye West (2004) et de « L$D » d’A$AP Rocky (2015). Il a également été utilisé dans des morceaux d’A Tribe Called Quest, Eminem, Lauryn Hill, Jeru The Damaja, Drake et Cypress Hill. Comme mentionné en introduction, rares sont les breakbeats de jazz immédiatement reconnaissables, mais le brillant « Mr. Shing-A-Ling » de Lou Donaldson a incontestablement trouvé sa place dans la collection de tous les maîtres du sample hip-hop. L’album contient également « Pot Belly », notamment utilisé dans le titre phare « Driveby Miss Daisy » de Compton’s Most Wanted.


04 Donald Byrd – « (Fallin’ Like) Dominoes » (Blue Note, 1975)

Dès les premières notes de ce morceau, vous entendrez un break iconique, samplé par Stetsasonic, DJ Jazzy Jeff & The Fresh Prince, KRS-One, Snoop Dogg, Tony Touch et bien d’autres artistes. « Dominoes » est également la bande-son idéale de la séquence post-intro du clip de skate « Stallion » de Supreme (2021). La production jazz-funk impeccable des frères Mizell et la section rythmique implacable de Harvey Mason et Chuck Rainey font de l’album « Places and Spaces » un véritable régal pour les oreilles bercées par le hip-hop des années 90.

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Une histoire du jazz de danse

Stephan Kunze est un critique musical et culturel, auteur et écrivain basé à Berlin. Il publie zensounds, une newsletter consacrée à la musique ambient et expérimentale.


Image d’en-tête : Caio Rosendo.