D’accord, vous avez exploré le jazz en profondeur. Vous avez réussi à maîtriser le bebop, avec son tempo effréné et ses harmonies complexes. Vous êtes totalement conquis par le hard bop et son swing puissant, teinté de blues. Vous êtes maintenant prêt à explorer de nouveaux horizons et à relever un défi encore plus grand : le free jazz.

Mais comment aborder ce territoire intimidant où les repères familiers comme le rythme, la structure et souvent même la mélodie sont abandonnés au profit de l’expression pure ? Rassurez-vous, les catalogues Blue Note et Impulse! regorgent d’opportunités pour les curieux de s’y initier en douceur. Voici une sélection d’albums qui vous ouvriront la voie.

L’album « Fire Music » (1965) du saxophoniste ténor Archie Shepp est un document fondateur du free jazz des années 60. Avec une section de cuivres étendue (trompette, trombone et saxophone alto) à sa disposition, Shepp déploie une énergie colossale dont l’impact reste saisissant. Pourtant, il trace également une ligne claire avec le hard bop, dont les traces sont encore aisément perceptibles. « Los Olvidados » débute par une longue fanfare introductive avant que le batteur Joe Chambers ne se lance dans un galop swingant et rapide, tandis que sur « Hambone », une urgence percutante encadre une promenade blues langoureuse. Shepp fait même référence à des morceaux plus accessibles, avec une interprétation respectueuse de la ballade onirique de Duke Ellington, « Prelude To A Kiss », et une version enjouée et incisive du classique bossa nova d’Antônio Carlos Jobim, « The Girl from Ipanema ».

Pour le néophyte, l’esthétique étrange et onirique du free jazz d’Albert Ayler peut être difficile à appréhender. Sur ses premiers albums, tels que « Spiritual Unity » et « Bells », tous deux sortis en 1965, il dévoilait une approche profondément personnelle du saxophone ténor, oscillant entre des aigus stridents et un vibrato ample et plaintif, au service de mélodies enfantines déformées et de marches martiales influencées par le folklore scandinave. Comme le suggère la typographie psychédélique, très prisée des hippies, de la pochette de « Love Cry », dès 1968, Ayler souhaitait toucher un nouveau public, et cet album est sans doute le plus accessible. Si les thèmes n’en sont pas moins originaux, nombre d’entre eux étant repris d’albums précédents, ils sont présentés dans des versions courtes et concises, bien plus faciles à appréhender, et l’accompagnement cristallin du clavecin de Call Cobbs y ajoute une délicatesse mystérieuse.

Pharoah Sanders / Black Unity album cover

PHAROAH SANDERS Black Unity

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Pharoah Sanders s’est fait connaître comme jeune disciple de John Coltrane, ajoutant des cris stridents au saxophone ténor et des vocalises multiphoniques aux œuvres free jazz tardives de Coltrane. Après la mort de Coltrane en 1967, Sanders a sorti plusieurs albums chez Impulse!, mêlant cette intensité à des ambiances plus méditatives afin d’explorer plus avant la quête spirituelle de Coltrane. « Black Unity » (1971) C’est peut-être le morceau le plus accessible du lot, grâce à une bonne dose de groove implacable apportée par les deux bassistes, Cecil McBee et le jeune Stanley Clarke. Le long de ce titre unique de 37 minutes (réparti sur deux faces de vinyle), Sanders explore la puissance du rythme, tissant des boucles polyrythmiques puisant dans les traditions africaines et latines. Les cuivres apparaissent et disparaissent, s’adonnant à des solos endiablés ou atteignant des sommets d’intensité collective – mais ce groove central irrésistible ne faiblit jamais.

SUN RA Space Is The Place

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Claviériste, compositeur et chef d’orchestre quasi mythique, Sun Ra est à juste titre vénéré comme un architecte du free jazz et, assurément, il était capable de galvaniser son Arkestra dans des déferlements de free jazz grâce à des prouesses de direction audacieuses. Mais il n’a jamais complètement délaissé des contextes plus entraînants. « Space Is The Place » (1973) est le point d’entrée idéal dans le vaste catalogue de Sun Ra. Bien que l’album comprenne des explorations abstraites sur des titres comme « Discipline » et « Sea Of Sounds », son morceau phare est la chanson éponyme de 21 minutes : avec son riff de saxophone lancinant et son refrain vocal répété, c’est à la fois le morceau emblématique de Ra et un manifeste de sa philosophie d’évasion cosmique. Sur le hard bop swingant d’« Images », le fidèle saxophoniste ténor de Ra, John Gilmore, livre un solo d’une franchise saisissante, débordant d’une verve nocturne.

Enchevêtrements irréversibles. Photo : Piper Ferguson/Impulse! Records.

L’esprit de liberté assumée perdure au XXIe siècle, et peut-être plus que jamais dans l’œuvre du quintet radical Irreversible Entanglements. Bien qu’entièrement attachés au potentiel libérateur du free jazz, les énergies hypnotiques du groove ont toujours été au cœur de leur son, grâce à la synergie envoûtante du bassiste Luke Stewart et du batteur Tcheser Holmes. Ces deux influences sont bien présentes sur leur dernier album – et leur premier chez Impulse! – « Protect Your Light », qui élargit également sa palette sonore en y intégrant des rythmes sud-américains puissants et des ballades délicates interprétées par la chanteuse Sovei. Tout au long de l’album, le saxophoniste Keir Neuringer et le trompettiste Aquiles Navarro propulsent des solos de cuivres incisifs vers le ciel, tandis que la chanteuse Camae Ayewa – alias Moor Mother – déclame des observations poétiques percutantes. Sur le dernier morceau, « Degrees Of Freedom », au milieu d’un tumulte extatique, elle proclame : « Allons-y sans plus attendre / Directement d’entrée de jeu. » Ils ne plaisantent pas. Et vous non plus.

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Ron Carter


Daniel Spicer est un écrivain, animateur et poète basé à Brighton. Ses articles ont été publiés dans The Wire, Jazzwise, Songlines et The Quietus. Il est l’auteur d’un ouvrage sur la musique psychédélique turque et d’une anthologie d’articles issus des archives de Jazzwise.


Image d’en-tête : Sun Ra, 1978. Photo : Leni Sinclair/Getty.