On pourrait sans aucun doute considérer le pianiste Michel Petrucciani comme le musicien de jazz français le plus important des cinquante dernières années. Il a collaboré avec de nombreux grands noms américains – Charles Lloyd, Jim Hall, Wayne Shorter, Joe Lovano, Stanley Clarke, Lenny White, Steve Gadd, Tony Williams, Roy Haynes – et a développé sur son instrument un son unique et reconnaissable entre tous : brillant, audacieux et d’une grande énergie.
Michel Petrucciani Power of Three (Blue Note Tone Poet Series) 1LP
Né à Orange le 28 décembre 1962, fils d’une mère française et d’un père sicilien, Petrucciani souffrait d’ostéogenèse imparfaite – également connue sous le nom d’« os de verre » – depuis sa naissance et n’a jamais mesuré plus de 90 cm.
Mais il a eu la chance de naître dans une famille de musiciens : il a d’abord été attiré par la passion de son père, guitariste, pour Wes Montgomery, dont il apprenait les solos par cœur. Mais faisant preuve d’un talent immédiat pour le piano, Michel a étudié la musique classique pendant huit ans, puis a fait une tournée avec le groupe de son père dans le sud de la France.
Sa réputation grandissant, le batteur et impresario Aldo Romano persuada le père de Michel de laisser le jeune prodige enregistrer son premier album à Paris avec JF Jenny Clark à la basse. Ce fut un immense succès, révélant une fusion étonnante de Bill Evans, Oscar Peterson et Lennie Tristano.
À 18 ans, Michel, lassé de la scène jazz européenne, partit pour la Californie avec un ami qui le présenta à Charles Lloyd. Il finit par séjourner chez Charles à Big Sur pendant environ un mois, jouant quotidiennement avec le légendaire saxophoniste. Ils firent une tournée en Europe et remportèrent le Prix d’Excellence pour leur prestation au Festival de Jazz de Montreux en 1982.
Ainsi, lorsque Bruce Lundvall a relancé Blue Note Records en 1984, Petrucciani était dans son viseur et devint l’un de ses premiers artistes signés. Michel se produisit avec Lloyd lors du célèbre concert « One Night With Blue Note » au Town Hall de New York le 22 février 1985, peu après s’être installé dans la ville (plus tard dans la décennie, l’intervieweur Ben Sidran fut impressionné par l’imposante présence de Petrucciani et son accueil par un « Hey, brother, what’s happeningin’ ? », un mélange de « l’énergie new-yorkaise et d’élégance française »).
« Power Of Three » était le deuxième album de Michel chez Blue Note, enregistré le 14 juillet 1986 à Montreux par David Richards, célèbre pour son travail avec David Bowie et Queen. Il était accompagné du guitariste Jim Hall, élégant en veste et cravate, qui avait déjà joué avec le trio de Michel au cours des six mois précédents, et d’un Wayne Shorter à l’allure étonnamment jeune, qui s’était déjà produit au festival avec son quartet.
Bien sûr, la première chose qui frappe dans « Power Of Three », c’est l’absence de bassiste et de batteur. Un espace sonore immense est ainsi disponible. À tout moment, Hall ou Petrucciani prennent en charge le rythme grâce à des riffs ou des motifs, et ils le font avec une aisance déconcertante ; ici, pas d’accélération ni de ralentissement.
L’album s’ouvre sur « Limbo », une pièce swing douce de Shorter, initialement parue sur l’album « Sorcerer » de Miles Davis en 1967. Le compositeur nous offre un solo de ténor puissant et envoûtant, avant que l’accompagnement impeccable de Hall n’entraîne Petrucciani dans un paradis de notes isolées, riche en surprises.
« Careful » suit, un duo de Hall avec Petrucciani, initialement enregistré avec Jimmy Guiffre en 1959. C’est un blues modal savoureux aux accents latins. Hall se délecte des harmonies obscures de son morceau tandis que Michel assure une fois de plus un jeu d’accompagnement impeccable et des solos créatifs.
Le charmant et mémorable « Morning Blues » du pianiste est un régal pour tous les amateurs du jeu de saxophone soprano de Shorter. D’une sobriété et d’une intensité saisissantes, il témoigne d’une maîtrise des octaves et d’un vibrato dosé avec une précision chirurgicale. Ce morceau fait écho à son interprétation de « Face On The Barroom Floor » de Weather Report, paru l’année précédente, et pourrait même évoquer le style de Sidney Bechet chez certains auditeurs.
L’album se termine en apothéose avec deux morceaux épiques : une superbe interprétation de « In A Sentimental Mood » d’Ellington, introduite par un solo de Petrucciani romantique, riche et rubato , et « Bimini » de Hall, un délicieux calypso inspiré par Sonny Rollins, écrit spécialement pour ce concert.
D’après une interview de 1987 parue dans le magazine Musician, Shorter a trouvé le titre de l’album, « Power Of Three », inspiré par sa passion pour la science-fiction. Il faut également mentionner la superbe pochette conçue par Henry Marquez, qui rend particulièrement bien sur vinyle.
Petrucciani enregistrera ensuite six autres albums pour Blue Note en tant que leader, et il retrouvera Shorter sur le superbe album du supergroupe « Manhattan Project » de 1990, qui comprenait également Stanley Clarke et Lenny White.
Il a pleinement vécu sa vie, aussi brève qu’extraordinaire. Il aurait passé le réveillon du Nouvel An 1998 à faire la fête avec des amis au Village Vanguard de New York jusqu’aux petites heures du matin, mais il est décédé une semaine plus tard, le 6 janvier 1999, à l’âge de 36 ans.
Image d’en-tête : Klein Stéphane I Getty Images
Matt Phillips est un auteur et musicien londonien dont les articles ont été publiés dans Jazzwise, Classic Pop, Record Collector et The Oldie. Il est l’auteur de « John McLaughlin : From Miles & Mahavishnu to the 4th Dimension » et de « Level 42 : Every Album, Every Song ».


