Sister Rosetta Tharpe, première superstar du gospel, était une enfant prodige. Artiste anticonformiste qui a défié les attentes et les stéréotypes, tant au sein qu’à l’extérieur de l’Église, elle a su naviguer entre le gospel et la musique populaire, jouant d’une guitare électrique dont le son distordu semblait parler son propre langage, et possédant une voix d’une puissance extraordinaire qui invoquait l’esprit à chaque note.

Cette réédition par Verve de son album de 1956, « Gospel Train », la saisit à un tournant de sa carrière. Déjà reconnue comme une star incontournable, elle était aussi à l’aise sous les chapiteaux des rassemblements religieux que dans les salles de concert, et avait passé près de vingt ans à abolir les frontières entre musique sacrée et profane.

Sister Rosetta Tharpe Gospel Train (Verve Vault Series) 1LP

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Pour comprendre ce qui rend la musique de SisternRosetta Tharpe si captivante, il faut commencer par son parcours au sein de l’Église.

Née à Cotton Plant, en Arkansas, en 1915, Rosetta a été élevée dans la tradition sanctifiée de l’Église de Dieu en Christ, une branche du pentecôtisme qui prônait le parler en langues, le culte extatique et une musique engageant tout le corps. Sa mère, Katie Bell Nubin, était prédicatrice itinérante, et Rosetta a reçu son éducation non pas dans un conservatoire, mais au sein des églises et lors de réunions de réveil.

Apparemment, elle savait déjà jouer des airs de gospel au piano dès son plus jeune âge, et à six ans, on la soulevait pour la faire monter sur un piano afin que les fidèles puissent voir la petite fille chanter et jouer de la guitare.

Pour un artiste, rien ne remplace la formation reçue à l’église. L’assemblée peut vous applaudir, mais son attention est ailleurs. Elle souhaite que la musique la rapproche de Dieu. Elle vous rend humble et vous élève à la fois. La passion qui imprègne « Gospel Train » puise directement dans cette tradition : les appels à la conversion, les pécheurs implorant le pardon et les gens ordinaires aspirant à quelque chose qui les dépasse.

Quiconque a fréquenté une église pentecôtiste reconnaîtra immédiatement ce son. C’est le son du témoignage, du désir ardent, du soulagement et de la joie qui percent le désespoir. Rosetta n’imitait pas simplement ce sentiment ; elle en était issue.

« Gospel Train » n’est pas un album de transition destiné à séduire un public laïc. Les chansons sont résolument chrétiennes, avec une pointe d’audace pour couronner le tout. À sa sortie en 1956, Rosetta n’hésitait plus entre gospel et musique populaire ; elle avait créé un univers musical qui lui était propre.

Alors que certains fidèles craignaient qu’elle n’introduise la musique sacrée dans des lieux profanes, Rosetta n’y voyait aucune contradiction. Comme elle le disait elle-même : « Je chante de vraies chansons pour de vraies personnes, car je crois que si on parvient à leur faire ressentir quelque chose, ils le verront. Peu importe où je chante ; je fais simplement ma petite prière et je chante. » Malgré ses prestations sur des scènes prestigieuses comme le Harlem Cotton Club et le Carnegie Hall, et ses fréquentations avec des légendes du jazz telles que Cab Calloway et Duke Ellington, elle n’a jamais renié ses racines, conciliant avec brio sa vocation sacrée et sa popularité.

Et puis il y a le « train » lui-même. Dans le gospel, les trains sont rarement de simples trains. Ils symbolisent le salut, la liberté et le chemin vers un avenir meilleur. Entre les mains de Rosetta, la musique devient un véhicule qui transporte les gens du péché à la rédemption et du désespoir à la joie. Pour se faire une idée visuelle de la puissance de sa voix, il suffit de rechercher en ligne cette magnifique vidéo en noir et blanc, au grain particulier, enregistrée en direct pour une émission de télévision de Granada TV à Manchester en 1964. Debout sur le quai d’une gare désaffectée, elle déchaîne une force vocale brute, hurlant « Didn’t It Rain » par-dessus les voies à la foule rassemblée de l’autre côté. La légende raconte que de futurs membres de l’aristocratie du rock britannique étaient parmi les spectateurs ; que la rumeur soit vraie ou non importe peu. Ce qui est indéniable, c’est que cette performance, des décennies plus tard, vibre encore d’une énergie incroyable.

Ce qui me frappe le plus, c’est la vitalité de « Gospel Train ». Contrairement à beaucoup d’enregistrements de cette époque, il nous transporte à l’église. Non pas dans une église polie, avec ses cantiques, mais dans une ambiance joyeuse et débridée, faite de cris, de danses et de ferveur spirituelle. Et il nous invite à participer. Les rythmes entraînants transmettent une telle joie que rester immobile semble presque un acte de résistance. Même si l’on ne partage pas la foi de Rosetta, on peut comprendre ce sentiment, cette impression que, pendant quelques instants au moins, la musique porte le fardeau de la vie à notre place.

Tout au long de l’album, on perçoit du mouvement, de l’énergie et une joie communicative. Sa réinterprétation de « Precious Memories » en est un parfait exemple. Traditionnellement chanté comme un hymne introspectif, Rosetta transforme ce morceau en une mélodie rythmée et entraînante, sans pour autant en altérer la profondeur spirituelle. La chanson swingue. Elle est vivante. Elle évoque directement les débuts du rock and roll tout en restant profondément ancrée dans le gospel.

La voix de Rosetta pouvait passer de la tendresse à l’exhortation en une seule phrase. Tantôt elle sonnait comme une prédicatrice, tantôt comme une conteuse, parfois les deux à la fois. Outre son incroyable dextérité vocale, elle donnait à la guitare électrique une voix singulière. Écoutez son morceau original « Can’t No Grave Hold My Body Down » : elle en tire toutes les émotions possibles, modulant les notes, intensifiant les phrases, et faisant pleurer, témoigner et crier la guitare au rythme de sa voix.

On parle souvent de la naissance du rock and roll comme s’il était apparu de nulle part. Baz Luhrmann a déconstruit cette idée en incluant Sister Rosetta Tharpe dans son film « Elvis ». Son apparition est brève, certes, mais sa présence nous rappelle que le rock and roll n’est pas né avec Elvis Presley. Comme Rosetta l’a elle-même constaté : « Ces jeunes et leur rock’n’roll, c’est juste du rhythm and blues accéléré. Je fais ça depuis toujours. » À bien des égards, « Gospel Train » illustre parfaitement cette affirmation. Son talent exceptionnel a posé les fondements de ce qui a suivi. Rosetta n’a pas importé le rock and roll dans l’église ; elle a fait entrer l’église dans le rock and roll. Et si l’on écoute attentivement Little Richard, Chuck Berry ou Elvis Presley, son influence est indéniable.

Elle ne chantait jamais comme si elle se souvenait d’une foi, mais comme si elle venait de la découvrir. Sur le titre phare « Two Little Fishes, Five Loaves of Bread », écrit par Bernard D. Hanighen, qui a également collaboré étroitement avec Billie Holiday, Rosetta pousse sa voix à l’extrême, créant une tension palpitante qui ne se résout jamais vraiment. Lorsqu’elle entonne ce plaidoyer qui nous invite à « nous aimer les uns les autres », il ne sonne pas comme une simple sentimentalité, mais comme une conviction authentique.

À sa mort en 1973, Sister Rosetta était tombée dans un relatif oubli, et nombre des artistes qu’elle avait inspirés étaient devenus plus célèbres qu’elle. Mais quel héritage elle nous a laissé ! En écoutant « Gospel Train » aujourd’hui, ce qui me frappe le plus, ce n’est pas tant l’influence de Rosetta, mais la vitalité de sa voix. Près de soixante-dix ans plus tard, ces enregistrements vibrent encore de joie, d’urgence et de conviction. On y perçoit l’esprit de l’Église, on y entend les prémices du rock and roll, mais surtout, on y entend une artiste profondément convaincue du pouvoir du chant.

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Image d’en-tête : Sœur Rosetta Tharpe, Sophia Gardens, Cardiff, Pays de Galles, 1957. Photo : Chris Ware/Getty Images/Hulton Archive

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Nina Simone


Jumoké Fashola est une journaliste, animatrice et chanteuse qui présente actuellement diverses émissions artistiques et culturelles sur BBC Radio 3, BBC Radio 4 et BBC London.